Lis vers, ah, beau minable...
A présent, c'est certain, l'hiver s'est installé, le petit chauffage à pétrole ronronne dès l'après-midi, les pieds restent gelés, même dans les grosses chaussettes et les pompes fourrées, les mains brûlent et rayonnent d'une couleur rouge douloureuse, le nez coule constamment, la gorge racle, l'écharpe est de sortie, les gants vont suivre avant que les poches de la veste soient perforées, le ciel ne semble plus vouloir bleuir, les soupes sont à l'honneur dans la plupart des repas, la déprime guette à chaque coin de rue, à chaque coin de pièce, la moto ne veut plus trop démarrer et quand elle veut s'en suit un horrible périple éternel dans l'enfer de glace, et pourtant c'est le sud... je ne veut même pas imaginer comment ça se passe plus au nord... la neige tombe il paraît... ça c'est le bouquet, pour l'instant elle n'ose pas trop approcher d'ici, mais elle est à nos portes, attendant la faille, la moindre faiblesse de la mer, une pollution amoindrie, et elle sera là... plus personne n'en doute... on la sent dans l'air, hargneuse, vorace, glaciale et impossible à stopper... le sommeil devient difficile également, les UVs étant limités en journée, l'activité réduite à son minimum, une fatigue constante s'installe et ravage lentement mes cellules grises blanchissantes...
On oublie si vite à quel point l'hiver est sans pitié dans nos habitions centenaires males isolées... le moindre petit brun de vent se glisse à travers les multiples interstices des fenêtres, sous les portes, par les murs trop fins et par le toit estival... On chauffe plus la rue que l'intérieur de nos demeures inadaptées... et on a beau se dire qu'on a survécu l'année précédente, on doute toujours, on se dit que cette fois-ci c'est pire, le réchauffement climatique à détraqué le thermomètre et le froid va tous nous abattre comme des petits lapins sans terrier... seule la compagnie permet d'ignorer un peu ces attaques incessantes, mais chacun doit retourner vaquer à ses occupations, travail, travail, travail, il nous sépare, nous éloigne les uns des autres pour nous affaiblir un peu plus et nous empêcher de respirer... alors le chômeur se retrouve seul dans sa bâtisse frigorifique et attend la fin... il en vient à la demander mais l'hiver est bien trop cruel pour mettre fin à ce terrible calvaire si promptement, il se complet dans nos souffrances, je l'entends jouir de bonheur sous la porte... pfuit, pfuit, pffffuiiitttt... sifflement moqueur qui observe jusqu'où notre corps affaibli pourra tenir le choc, encore un peu plus longtemps, il reste des réserves dans ma carcasse, mais elles s'amenuisent sans jamais récupérer... il faudra attendre jusqu'au printemps, de longs mois, de longs instants à claquer des dents à subir les poignards de cet assassin frigide et sans cœur... alors on a foutu Noël au milieu de cette misère pour que les humains reprennent un maigre espoir avant la dernière, longue ligne droite dans cette blancheur cauchemardesque...
Les gens s'entassent dans les magasins surchauffés en croyant y être plus heureux, plus confortables, mais dès leur sortie ils comprennent que ce n'était qu'une illusion... une illusion qu'ils oublient durant la semaine et où ils replongent plein d'entrain le week-end suivant... une ordre de cadavres qui se maintient en vie grâce à une consommation effrénée et répugnante... les files d'attente s'allongent et s'allongent, permettant aux zombies de profiter un peu plus de cette chaleur hors de prix... Les couleurs de coca-cola qui dominent ces scènes méprisables me donnent envie de vomir, mais je n'ai pas le droit de gaspiller cette soupe qui m'a sauvé la vie ce midi... alors je ravale ma gerbe et passe mon chemin à la recherche d'une image plus gratifiante de l'espèce humaine... et ainsi, toujours je rentre bredouille, désespéré, dans l'attente du printemps lointain ou les vignes renaitront de leurs cendres... si seulement je pouvais les imiter et mourir durant l'hiver... je sens que je ne suis pas fait pour cette période glaciaire alors sans doute étais-je un cep dans une autre vie et on ne m'a pas fourni de nouvelles ressources pour survivre patiemment à ces instants immoraux... en souvenir je me noie dans des verres de vin chaud, ceci fut mon sang, et le sang retourne au sang et retourne ma tête... seul ce cycle cannibale me permettra de tenir le coup et de pouvoir apprécier les rayons du soleil quand ils daigneront revenir... après cette éternité de glace...