L'as huit
En continuant d'observer le trophée de la créature vaincue et de son propre reflet dans le miroir éblouissant, les souvenirs de la soirée de la veille lui revenaient plus clairement sans toujours comprendre comment il avait pu réaliser un tel exploit alors que deux jours plus tôt il aurait tout aussi bien pu se trouver au sommet de la plus haute tour de la ville, prêt à sauter, sans remords, sans un cri, sans émotions... Mais le destin en avait décidé autrement et la vie venait de changer de direction et de sens...
"C'est lorsque j'ai commandé le deuxième rhum que j'ai croisé le regard de cette créature irréelle, trop parfaite dans son apparence et ses gestes pour faire partie de ce décor classique de soirée de trentenaires libérant leur énergie gaspillée le reste de la semaine dans des emplois inintéressants et voués à les tuer à petit feu... Mais que faisait-elle ici, d'où pouvait-elle bien venir et surtout pourquoi me fixait-elle ainsi ? A présent je me pose ces questions extrêmement logiques qui auraient dues me percuter immédiatement lorsque nos regards ont fusionné, mais ce n'est pas ça que j'ai pensé sur le moment... Je me revois clairement me lever, confiant, serein, ne pouvant détacher mes pupilles dilatées de celles de ce mirage majestueux et marcher lentement vers elle en me faufilant, avec une aisance plutôt surprenante de ma part, au milieu des corps dansants et suants qui formaient une mer de vagues humaines brulante... Toujours rien dans ma tête... Je n'ai pas repassé cent fois les possibles phrases que j'allais tenter de déposer aux oreilles de cette merveille... non, je ne pensais toujours à rien, j'avançais, et seuls ses yeux comptaient... surtout, ne pas les lâcher... la ligne s'enroule et nous rapproche un peu plus, mais lequel de nous deux est le pêcheur, et lequel est le poisson ? Toutes ces questions sont restées au plus profond de moi, incapables de remonter à la surface pour détruire la magie de l'instant...
J'étais... tout simplement...
Alors je suis enfin arrivé à son niveau... il me semble avoir glissé pendant des heures jusqu'à elle, sans être bousculé une seule fois malgré la foule compacte et gesticulante... mais cela peut s'être déroulé en une seconde également sans que je puisse dire laquelle de ces deux estimations est la plus vraie... Le temps n'avait plus la même valeur, la même constance, la même influence sur eux, sur elle, sur nous...
- Si j'avais l'habitude de venir dans un tel endroit, je pense que je ne vous aurais jamais croisé avant ce soir, lui dis-je abruptement, sans autre introduction, en me collant à son oreille droite presque enfoui dans le creux de son cou,
- Si je n'étais pas égarée, je ne pense pas que tu m'aurais trouvée, me répondit-elle en dévoilant une voie plus douce que la caresse d'une brise de printemps et par la même occasion un sourire d'une sensualité capable de vendre n'importe quel produit dans une pub télévisée,
- Et à présent que je t'ai trouvée, je vais t'enlever à ce lieu indigne de notre romance à venir et t'emmener là où nos charmes se répondront jusqu'à atteindre la jouissance que nos cœurs méritent...
Et ainsi de suite, les phrases romantiques saupoudrées d'une touche d'ironie se succédèrent tout au long de la nuit sous le ciel en admiration au-dessus de nos têtes jusqu'à finir chez elle, dans cet immense appartement plein de charme attendant que je le remplisse de ce charisme libéré qui ne pourra plus jamais se taire...
Et c'est là que j'en suis, le petit matin commence déjà, la lutte amoureuse fut farouche mais je ressors victorieux et pourtant presque triste car il faut que je m'en aille et abandonne la belle à sa vie transformée qui ne pourra plus vivre de relations aussi intense que celle-ci et fera souffrir un peu plus violement chaque homme qui tombera dans ses filets... Mais moi aussi, il me reste tant de personnes à changer et répandre l'idéal de l'individu que l'on ne reverra plus jamais... Je sais ce que désire chaque être dès le premier regard, je vais lui offrir puis disparaître en laissant un vide bien plus grand que cet espoir qu'il y avait au début... JE vais prouver que l'espoir est incompatible avec le bonheur et bien qu'il puisse y donner accès, il ne peut le conserver... préparez-vous à souffrir, pauvres créatures..."