La craie a tour de rôle
Rétention de l'écriture... ne surtout pas se laisser aller, retenir, empêcher, bloquer, stopper l'intérieur de déverser son inconnu... Non, je m'y refuse, je ne peux pas me le permettre, pas maintenant, lâcher la laisse de ce monstre qui traîne au fond de moi... que serait-il capable de raconter ? En toute liberté, sans limite de temps, de mots, d'idées et de tout ce qui le retient... Je le sens qui me secoue, qui hurle pour souiller ce clavier, mais je tiens bon, fort comme une caillasse, je le noie dans de la créativité beaucoup plus simpliste et contrôlée... voilà, c'est ça qu'il faut, du contrôle, un véritable fasciste de la littérature... pour mon bien avant tout car je n'ai vraiment pas envie de voir ce qui découlerait de sa libération... non pas que cela risque d'être choquant, mais surtout que cela risque d'être mauvais... j'ai l'intérieur mauvais... je le sais... je le vois parfois quand je n'applique pas de censure lors de conversations banales... des énormités, des trucs cons, des trucs faux, des trucs, mais rien de génial... j'ai pas de génie qui dort au fond de ma personne, certes un peu plus complexe que l'être lambda lobotomiser par les publicités et émissions de masse abrutissantes, mais ce n'est pas non plus de l'originalité fracassante digne d'un précurseur ou même d'un artiste méritant la célébrité... non, y a rien de bien grand là-dedans, alors je ferme les écoutilles et je plonge dans le basique pour que tout se passe bien... parce que j'aime quand tout se passe bien, sans trop de remises en question, sans conflits internes, mais dans la logique des choses... une logique absolue comme la résolution d'un Rubik's cube... pas besoin de réfléchir pendant mille ans pour faire une face, et bien c'est pareil pour la vie... si on se contente de ne regarder qu'une face, il y a une logique toute simple qui se met en place et on peut la suivre avec plaisir... pas que ma créature ligotée soit capable de résoudre toutes les autres faces, bien au contraire, mais plutôt qu'elle repeindrait chaque petit carré d'une couleur différente pour obtenir un cube chaotique et inutile... alors je la laisse bâillonnée où elle se trouve et j'ignore ses grincements pervers... un jour peut-être la laisserais-je causer, mais ce jour n'est pas prêt de venir et je ne préfère pas y penser... alors savourons la simplicité de la joie... ou la joie en toute simplicité, tout bêtement... bêtement... les idiots ont toujours l'air plus heureux, alors pourquoi pas ?