Île et têtu foie
Il n'en croyait pas ses yeux et pourtant il venait de réussir à vaincre la terrible créature grâce à son courage et sa détermination sans faille. Rien d'autre... pas d'armes magiques, pas de pouvoirs extra sensoriels, pas d'amis cachés dans son chapeau, non, rien que deux pauvres qualités qu'il avait abandonné depuis longtemps et qu'il venait tout juste de retrouver pour cette occasion particulière.
La créature gisait inconsciente, ou morte, à ses pieds solidement ancrés dans le sol recouvert d'une moquette moelleuse.
"Je ne suis plus le même homme, se disait-il à lui-même, j'ai surpassé mes capacités, dépassé mes espérances les plus grandes, et acquis ce que je désirais depuis si longtemps sans même parvenir à l'approcher à moins d'un kilomètre... Je suis un autre être, meilleur, plus fort, plus juste, implacable et pourtant toujours doté de cette pitié immense pour les vulgaires choses inférieures à ma personne... qu'il y a-t-il d'ailleurs qui ne soit pas inférieur à moi ? Si Dieu existait, je citerais peut-être son nom, mais pas entièrement convaincu... or ce n'est pas le cas et je ne vois rien dans les limites presque infinies de ma conscience qui puisse approcher la perfection que je suis devenu aujourd'hui... Hier encore je me souviens d'avoir été là, las, dans la solitude la plus totale, sans grand espoir de renouveau, à me questionner sur l'intérêt de cette existence pesante et misérable... et puis, dès mon premier pas à l'extérieur j'ai senti qu'il y avait quelque chose de différent dans l'air... une sorte d'aura, dirais-je, semblait vouloir m'entourer et libérer ce potentiel incroyable qui résidait dans ma personne... Les gens dans la rue me regardaient étrangement... le fait qu'ils me regardent était déjà étrange, mais en plus, il y avait une sorte de respect dans leurs yeux... Je ne parvins pas à le percevoir comme tel sur le moment, et me contentais de poursuivre ma marche vers nulle part qui me menait finalement dans cette espèce de pseudo bar-boîte de nuit, où de jeunes gens, hommes et femmes de belle posture, remuaient sur des rythmes que je jugeais familiers sans pouvoir les identifier...
Qu'est-ce qui m'a mené dans un tel endroit avant tout ? Je ne suis pas du genre à participer à ces réunions de masse sans réflexion ni avenir... je les fuis même depuis l'adolescence suite à ce fiasco monumental qui me valut les moqueries les plus espiègles de la part de soi-disant amis et qui ruina totalement ma motivation à me mêler à autrui et tout espoir de lier contact avec un individu autre qu'un patron idiot, une femme de ménage sans consistance réelle ou un bureaucrate robotique dépouillé de son âme... Seize années d'abandon de la cause humaine pour en venir à ce jour non prémédité qui révéla l'excellence qui dormait au fond de mon corps exilé...
Je ne me posais aucune question, ni pourquoi j'étais sorti, parti dans cette direction, entré ici, assis à cette table et commandé ce rhum agressif... j'agissais sans pensées, libre, ni pour ni contre le reste du monde d'habitude si ragoutant... La musique continuait de me réconforter dans mon attitude, me réchauffait le cœur, me portait dans ses bras mélodieux où mes pieds battaient la mesure sur ce rythme si enivrant... En y repensant je sais qu'à ce moment-là j'étais heureux, libre et pourtant sans aucun espoir... Je ne recherchais rien de particulier, n'espérais rien de mieux ou de différent, j'étais, et rien de plus... "