Ose art, me citent ouailles. Hein ?
Je crèche au quatrième et dernier étage d'un petit immeuble ancien, en plein centre ville. J'ai vue sur la rue qui descend à perte d'œil au loin. Une sacrée rue. Pas bien large, sens unique avec possibilité de se garer de chaque côté.
Lorsque je suis débarqué ici, y a pas trois piges, la rue était flambante. La route faite d'un seul et même morceau de goudron superbement lisse, uniforme et unicolore. La plupart des murs étaient joliment décorés gratuitement par les grapheurs du coin. Le calme y régnait en maître malgré sa situation si centrale.
Puis, un beau jour, la modernité est venue tapée au carreau. Vous pouviez, mais n'aviez pas le droit, télécharger un film en moins de quinze minutes chrono sur la toile. Mais il semblerait que cela n'était pas suffisant. Il fallait que l'on puisse prendre le film en huit minutes, toujours sans en avoir le droit. Alors, ces messieurs de la mairie ont empoché un joli petit dessous de table et se sont dit qu'il fallait immédiatement installer des tuyaux plus gros pour le service du bien heureux et méritant citoyen. Internet est partout, les tarifs ne peuvent plus trop bouger, à moins d'offrir un service toujours plus rapide. Donc on s'est mis à bousiller tout le côté gauche de ma rue, du haut jusqu'au bas, pour pouvoir foutre un bon gros câble deux mètres sous terre. Le bouquant a duré deux mois... plutôt exceptionnel pour la région... et ils ont rebouché leur crevasse façon Bagdad. Adieu uniformité, bonjour les dégradés et les bosses. Qu'importe, on n'est pas maniaque à ce point là.
Malheureusement, on n'arrête pas le progrès... Liberté de concurrence, liberté de technologie, le client est roi et mérite toujours mieux. Une autre boîte a trouvé encore mieux, huit minutes pour un film, c'est un scandale, on se croirait à l'époque de la monarchie, il faut aller voir le maire et lui annoncer qu'on peut obtenir le film en six minutes, sans en avoir le droit toujours. Vite fait bien fait, on regarde ce qu'il se passe sous la table, le maire continue de prendre, c'est pour le bien du citoyen, allez-y installer votre nouveau tuyau. Et voilà que six mois après le premier massacre on ressort les pelleteuses, les marteaux piqueurs, et un tuyau tout nouveau tout beau. Ce coup-ci, on va plutôt le foutre sur la droite de la rue notre câble, parce qu'on n'a pas rebouché le premier trou pour le rouvrir. Faut pas nous prendre pour des cons. Faut qu'on voie qu'y a des gars qui bossent. On éventre encore une fois, de haut en bas, deux mètres de profondeurs, mais par contre chaque minute à creuser fait gagner du terrain à la concurrence alors faudrait accélérer le travail. Creuser plus vite c'est pas possible, poser le tuyau plus vite c'est pas possible, en revanche reboucher et aplatir bien comme il faut on peut le faire bien plus vite grâce à la méthode dite "à l'arrache". Et voilà, un mois et demi chrono en main tout est prêt, le citoyen peut mettre la main à la poche pour aller sur facebook deux fois plus vite qu'avant. Une milliseconde de gagnée mérite bien une quinzaine d'euros supplémentaires tous les mois. Vive le progrès...
En attendant, le calme de la rue a disparu avec les anciennes technologies. La moindre voiture qui s'aventure dans la rue risque d'y laisser les pneus, les suspensions et toutes autres pièces un peu trop sensibles. De plus, la dégradation due au travail mal fini est si efficace que d'ici un an le goudron sera tout barré et les jolis tuyaux seront bien visibles. Ce n'est pas un drame, le contribuable est si heureux du temps qu'il gagne sur la toile qu'il ne s'offusquera pas d'une petite augmentation d'impôts pour refaire encore une fois ses rues défigurées.
Quoiqu'il arrive, pour distraire l'attention des moutons qui penseraient à râler de l'état de la route, notre merveilleux maire a décidé de lancer un squad d'actes anti civiles. Le but de ce groupuscule armé de pinceaux et de pots de peinture est de recouvrir l'intégralité des œuvres de grapheurs. Ainsi ils patrouillent deux heures le matin et deux l'après-midi pour prendre sur le fait ces criminels sans nom et sans conscience. Chose qui se produit rarement vu que les tranches horaires de ces voyous se trouvent être principalement nocturnes. Ce n'est pas grave, cela donne l'occasion d'utiliser les pots de peinture et de laisser l'âme créative des membres du groupe armé s'exprimer allègrement. Leur message jaune pâle et uniforme n'est pas encore parfaitement compris de tous, mais ce qu'un début, laissons leur le temps de développer leur talent.
Voilà, en un an, ma rue est passée du chef d'œuvre libertaire et paisible à une espèce de marais désolé et triste, représentant du néant cérébral de nos chers dirigeants.
Que me réserve l'année prochaine ? Sans doute blouses blanches et masques hygiéniques pour tous les piétons et 4x4 avec pare-piétons blindé pour tous les automobilistes. Va falloir revendre la moto et choisir mon camp...