Mou ce ticket qu'on science
Anatole décéda dimanche soir devant le journal de vingt heures. On retrouva son cadavre lendemain, la tête dans son potage froid, la main crispée sur le cœur. Les toubibs déclarèrent une simple attaque cardiaque sans doute due à sa masse corporelle trop importante, il fut enterré une semaine plus tard en présence d'un voisin de palier qui comptait bien récupérer le téléviseur plat qui le faisait baver depuis plusieurs mois. Et c'est ainsi qu'Anatole disparu dans la mémoire inexistante de l'univers...
En revanche, ce même dimanche soir naquit un bébé moustique presque invisible à l'œil humain. Le bébé était très bien portant et les parents avaient toute confiance envers cet anonyme de plus qui saurait imposer le respect et la supériorité incontestable de leur espèce face aux primates avec ou sans poil. Ils le nommèrent A908054123584123 en hommage à l'un des plus grands guerriers moustiques que la Terre eut portée l'année passée.
Cependant, dès les premiers jours d'entrainement au camp des jeunesses moustiquéennes, ANonante, comme ses amis l'appelaient, se montra peu compétent et sans concentration suffisante pour entrer dans la vie active. Ses parents pensèrent d'abord qu'il lui fallait un peu de temps et qu'en un rien il rattraperait son retard et se montrerait digne de son nom. Il n'en fut rien et ils durent l'amener chez Psymousse, la célèbre guérisseuse d'esprit. Après plusieurs entretiens avec ANonante, la psy demanda à parler aux parents. Elle leurs révéla que leur fils souffrait d'un mal incurable. Un trouble du comportement qui avait pour conséquence irréversible de se faire aplatir ou réduire à l'état de crotte de mouche par le premier humanoïde qui croiserait son chemin. Affligés par cette nouvelle, les parents décidèrent de garder leur fierté génétique enfermée et de lui apporter de la nourriture dans des petits bols normalement utilisés pour se laver le visage.
Ce cinéma fonctionna pour le mieux pendant longtemps. Mais comment retenir une créature toute puissante, même handicapée, enfermée sans qu'elle puisse profiter de la vie qui lui est consacrée à l'extérieur ? ANonante décida donc un jour de s'éloigner de ce cocon familial étouffant et de vivre l'existence qui lui était promise pleinement, même si ne devait être que pour quelques brefs instants. Mieux vaut vivre comme un feu d'artifice plutôt que comme un fossile dans un musée. Il s'envola fièrement et sereinement vers les effluves parfumées qui constellaient le ciel. Il découvrit la nature en plein activité, ces millions d'individus qui semblaient tellement à leur place, indispensables à ce gigantesque rouage, si semblables et pourtant tous uniques... Et c'est là qu'il comprit que son rôle dans cette immense machine infernale n'était pas la gloire, la lutte, la conquête ou le sacrifice... Non, son rôle était bien plus simple...
Une main humanoïde s'abattit violemment sur ANonante qui se désintégra en particules invisibles et son absence ne fut jamais remarquée par qui ou quoi que ce soit car tous les univers se disloquèrent en même temps, la dernière seconde s'écoula et l'Histoire cessa d'être un livre pour ne devenir qu'une image fixe...