Chant, ce peut être
Il était une fois un jeune garçon pas bien grand, pas bien fort et pas bien intelligent. Cependant il possédait une chose que peu de gens ont en ce monde. La chance. On disait au village qu'il avait le cul bordé de nouilles. Personne n'avait vu quelqu'un avec une telle chance de cocu sans même être marié ou avoir eu l'ombre d'une expérience sexuelle. Non, cela dépassait l'entendement humain. Pourquoi un être aussi insignifiant, sans disposition pour la vie ou le monde pouvait avoir autant de chance ? Personne n'avait la réponse et personne ne souhaitait trop penser à cet insolent voué à la réussite malgré ses désavantages.
Un jour que le garçon passait par le centre du village, il remarqua un groupe de gens entassés qui semblait passionné par un point central qu'il ne pouvait discerner. Il s'approcha donc et poussa légèrement la foule pour se faufiler jusqu'au centre de l'attraction. Un étranger se tenait derrière une table portant seulement trois petits gobelets. L'étranger le remarqua et lui expliqua le concept de ce jeu très simple et tellement agréable à comprendre. L'homme avait une bille en métal qu'il plaçait sous l'un des gobelets bien en évidence pour que tout le monde puisse voir et ensuite il déplaçait les gobelets sans les soulever pendant quelques secondes avant de demander où se trouvait la bille. Si l'on devinait, il vous donnait une belle somme d'argent. Sinon, on perdait les cinq pièces donné avant de donner sa réponse. Donc, pas très difficile, pas très dangereux et avec une belle récompense en cas de victoire.
Le garçon voulu immédiatement tenter sa chance mais l'un des villageois lui proposa des rajouter un pari sur celui de l'étranger :
" Si tu trouves la bille du premier coup, non seulement tu gagnes son argent, mais en plus nous te laisserons démarrer la cérémonie de l'art 'ti fils en allumant la mèche majeure du spectacle. Chose normalement réservée au meilleur travailleur du village, qui se trouve être moi cette année.
Qu'en penses-tu ?
- Et si je perds ? répondit l'idiot avec une certaine intelligence,
- Si tu perds ?! C'est très simple, tu n'auras pas le droit de participer à la fête durant les deux jours entiers. Tu seras obligé de quitter le village et d'attendre la fin des festivités avant d'y remettre les pieds. Ce n'est pas très risqué avec ta chance habituelle. Alors, tape cinq ?
- D'accord, tape cinq. "
Alors, l'étranger plaça la bille sous le gobelet du milieu. Il demanda si le garçon était prêt et débuta ses manipulations. Le gobelet alla à droite, puis à gauche, revint au centre et ainsi de suite une bonne dizaine de fois avant de s'arrêter.
Un silence intense tomba sur la foule et le garçon cru sentir ses jambes plier sous ce poids. Il respira profondément, ferma les yeux, et pointa le gobelet du centre. L'étranger lui demanda s'il était sûr de son choix, ce qui était bien le cas, et souleva lentement le gobelet. La foule retint son souffle avant de hurler brutalement sous le choc de la surprise. Le gobelet était vide et ne masquait que de l'air. Le pauvre garçon, étonné de perdre pour la première fois de sa vie, se mit à pleurer tandis que la joie de cette défaite résonnait déjà dans tout le village.
Dès le soir, une foule attendait devant la maison du perdant pour voir son départ et savourer leur victoire. Le triste bonhomme sorti finalement avec un petit baluchon sur l'épaule et passa devant tout le monde sans relever la tête ni souffler un mot. Il marcha droit devant lui pendant de longues heures sous la lumière de la pleine lune avant de déposer son ridicule paquetage sur un rocher au sommet d'une grande colline surplombant la vallée où l'on pouvait encore discerner les minuscules habitions des vainqueurs. Il s'endormit le cœur rempli de douleurs et l'esprit fortement chahuté.
Le lendemain, il fut réveillé par un bruit lointain qui provenait du village. La fête avait débuté et le bruit ne fit qu'augmenter jusqu'à la tombée de la nuit. Le perdant ne put détacher son regard de ce petit lieu plein de joie qui l'avait rejeté. Le grand feu de la fête de l'art 'ti fils allait bientôt commencer. Au moins il pourrait tout de même assister à ce merveilleux moment de magie qui allait remplir le ciel.
Le calme reprit sa place dans la vallée. Les yeux et les esprits s'apprêtaient à être submergés de grandiose lorsque qu'un violent bruit sourd retentit jusque dans le sol et fit trembler la vallée. Un immense feu éclata au centre du village et commença à s'étaler comme une vague de flamme recouvrant tout sur son passage. En quelques instants le village avait disparu et la forêt l'entourant brûlait abondamment. Le pitoyable garçon regarda son passé s'effacer en cendres derrière ses larmes et le feu dura toute la nuit sans jamais pouvoir escalader les contours rocheux qui le dominaient de toutes parts.
Au petit matin, après quelques difficiles minutes de sommeil, le jeune garçon descendit dans le fond de la vallée pour voir de plus près l'étendu des dégâts. Le spectacle lui arracha le cœur. Les quelques squelettes de maisons encore debout s'effondraient un à un dans une poussière sombre et étouffante. Il quitta les lieux autant dévastés que sa conscience et marcha droit devant lui sans vraiment savoir où il allait. Au bout d'un moment il fini par arriver au terrible précipice des suppliciés. Un gouffre sans fond qui empêchait tous passages vers le sud du pays. Le malheureux mais chanceux survivant regarda un instant vers le fond de l'abîme géant qui lui soufflait son haleine fraiche et sauta courageusement dans ce vide accueillant.
Et ainsi se termina l'existence de ce village isolé et de son étrange chanceux. Si j'avais su, je n'aurais pas retiré la bille du gobelet avant de le retourner...