La faux raie et quoi ? T'auras le...
Je suis tombé du mauvais côté et on me dit de prendre les choses du bon. Mais ils ne se rendent pas compte les gens. Si encore j'avais le choix, je dis pas, je l'écris encore moins, je le crie pas non plus, mais c'est tout de même évident que je ferais un effort pour sortir la tête de la flotte. Alors que là je suis tellement loin dans le mauvais côté que ça équivaut à retrouver un explorateur aveugle perdu dans la forêt équatoriale. Y a tellement d'arbres, de buissons, de plantes géantes, de bestiaux, et d'autres trucs dégueulasses autour de moi que je vois pas à plus d'un bras. Alors dîtes-moi comment que je ferais pour le prendre le bon côté quand je ne sais pas du tout où il se trouve, ce con. Parce que j'ai quand même mis du mien pour sortir de la brousse obscure. J'ai marché sans cesse dans la même direction, pendant longtemps, très longtemps, sans dévier d'un iota, tout droit, au milieu d'un paysage joliment cauchemardesque à l'odeur de moresque, et que finalement, j'ai rien trouvé qui soit moins mauvais que d'où je venais... ni pire d'ailleurs... comme le sordide parvenait à maintenir une rigueur abjecte et indétrônable... Donc j'ai marcher comme ça, tout connement, et pis enfin je me suis dit que je n'avais pas aller si loin dans l'ignoble et que si j'allais dans la bonne direction, j'aurais déjà trouvé ce fameux bon côté. Pour optimiser mes déplacements dans cette recherche désespéré trop pleine d'espoir, j'ai pensé qu'il fallait diviser cet espace à l'immensité inconnu en quatre parties égales selon les points cardinaux. Bien entendu je ne savais pas s'il y avait un nord dans cet univers objectif, et je me sentais plutôt à l'ouest dans le concret. Mais rien n'empêche de placer quatre points cardinaux séparés par un angle de 90° depuis le centre, que j'estimais être mon point de départ. J'avais donc parcouru environ cent bornes vers le nord et rien n'avait vraiment changé. A présent je décidais de faire environ 141 bornes direction sud-est pour vérifier les différences cent bornes à l'est de mon point de départ.
Autant écrire que la route fut laborieuse. Les pieds dans la merde les trois quart du temps. Une luminosité encore plus faible que précédemment. Une odeur de pourri de plus en plus forte et de la végétation toujours pitoyablement triste. Après avoir compté ce que je pensais être les 141 bornes, je changeais de direction pour 141 bornes sud-ouest.
Cette fois-ci, un changement plutôt plaisant se produisit. La marche devenait plus aisée. Les hurlements d'insectes et autres saletés à pattes s'étaient apaisés. Je parvenais à voir au-delà des dix mètres et je sentis que le bon côté ne devait pas se trouver bien loin. Je commençais à m'imaginer le découvrir à la sortie soudaine de cette forêt. Fière et immense, créature imposante qui observait le mauvais côté d'un œil serein et sans crainte. Il tournait la tête vers moi, me tendait une main de la taille d'une planète, et je l'attrapais de toutes mes forces sans plus jamais le relâcher jusqu'à la fin de mes jours heureux. Oh oui, je le sentais, il m'attendait un peu plus loin. Tout prêt. Encore quelques ridicules petits pas et cette abomination prendrait fin.
Bien sûr, après avoir parcouru au moins deux cents bornes, porté par mon imagination, le paysage redevint de la même obscure platitude que mon point de départ et je dus reconnaître que j'avais commis une erreur. Je tentais de poursuivre mon chemin en essayant d'optimiser les directions et la distance. Cent bornes nord-ouest me semblait le plus logique et le plus court sans perdre une semaine avec des formules de cosinus.
Sans doute mon principal défaut. Préférer l'action à la réflexion. Penser gagner du temps en essayant plutôt qu'en se préparant. Et encore une fois le destin ne s'est pas dégonflé. Une grande claque dans la gueule. Les jambes en compote et plus la moindre idée de où je suis par rapport au point de départ. En tout cas ça y ressemble, comme presque tout ce que j'ai vu malheureusement. Rien de bien nouveau. On pourrait presque s'habituer à l'ambiance crasseuse. Vivre en paix au milieu de cette jungle sauvage et macabre. Jouer à cache-cache avec les bouffeurs d'hommes. Se résigner au sordide. Accepter que je ne trouverais jamais le bon côté... Mais alors à quoi bon tout ce cirque ? Je préfère attendre qu'un lion ou un truc plus violent vienne me dévorer. Je vais simplement m'allonger là. Et attendre. Attendre en regardant le ciel...
Et il m'est apparu. Au-dessus de la tête. Tout simplement, tout bêtement. J'ai marché les épaules courbées, le regard bas, le moral en-dessous, sans jamais avoir la force, l'envie, ou le désir de regarder le ciel. L'oppression était si forte autour de moi et sous mes pieds que je n'ai jamais regardé en haut. Peut-être de peur d'y voir plus immonde. En tout cas, voilà... tous ces cons parlaient pour rien dire... "prends le bon côté, aller, prends-le"... Ah, ça oui, pas de soucis pour te le répéter sans cesse comme un vieux disque rayé... mais pour te dire qu'il faut lever les yeux, là, y a plus dégun... tous muets les barbots... c'est sans doute parce que quand tu le vois si beau, si proche, si inaccessible... tu comprends que c'est juste pas fait pour toi... t'es pas tombé du bon côté, la gravité pour toi c'est vers le sol moisi, les autres ils ont un corps pas fait pareil qui est attiré par le ciel... on y peut rien... alors si on pouvait arrêter de me reparler du bon côté, je me sentirais à peine mieux... mais mieux c'est déjà infiniment de fois mieux que maintenant... alors je prends...