samedi 28 août 2010

Dis eau, nie os

Dans le monde de Sossyniod vivait un jeune homme nommé Pridan. Il habitait seul au milieu d'un champs de raisins et ne voyait que très rarement d'autres personnes. Il se nourrissait principalement de raisins et n'avait donc pas besoin de beaucoup plus pour être heureux dans sa solitude. Parfois, un vagabond passait prêt de sa demeure pour lui demander de quoi manger, mais lorsqu'il offrait de tout cœur son raisin rougeoyant il recevait toutes sortes d'insultes en échange car les gens préféraient se goinfrer de choux et de salades. Le raisin était considéré comme une mauvaise herbe et seul Pridan osait poursuivre sa culture.
Il n'aimait guère les choux et les salades alors il devait préparer le raisin sous diverses formes afin de varier ses repas. Sa cave regorgeait de fûts contenant du raisin sec, des confitures, des jus et autres spécialités parfois peu comestibles.
Alors, un jour qu'il ordonnait ses concoctions afin de libérer de l'espace dans les méandres chaotiques de sa cave, il découvrit un fût plus vieux que les autres qu'il avait totalement oublié. Un de ses premiers jus de raisins attendait patiemment à l'intérieur. Pridan déboucha le fût qui révéla une odeur incroyablement délicieuse. Mais la véritable surprise vint lorsqu'il porta le nectar à ses lèvres. Au début il cru que le jus avait moisi et n'était plus buvable car il collait au palet et brulait légèrement la gorge. Il décidait donc de remonter le tonneau dans sa cuisine et d'attendre le lendemain pour le nettoyer et l'utiliser pour un nouveau jus plus frais.
Le lendemain cependant, sa curiosité le poussa à gouter le jus une dernière fois. La première gorgée fut encore difficile, mais il compris que son jus n'était aucunement moisi. Alors il bu encore une gorgée, la garda en bouche plus longuement afin de laisser sa langue et ses papilles apprécier plus longuement le breuvage. Sa première impression commençait à s'effacer pour laisser place à une appréciation étrange de cette boisson jamais faite jusqu'alors. Il bu encore et encore, puis sa tête se mit à tourner en même temps qu'un fou rire surprenant. Il ne parvenait plus à tenir debout et s'effondra lourdement sur le plancher du salon avant de sombrer dans un épais sommeil.
Le réveil fut bien douloureux. Ses genoux étaient écorchés, son dos le maintenait à grand peine droit et l'intérieur de sa tête résonnait si fort qu'il cru qu'une créature était entrée à l'intérieur et tapait de toutes ses forces pour sortir. La journée s'écoula dans la souffrance et il voulu se débarrasser du vieux tonneau empoisonné. Mais lorsqu'il approcha, l'odeur de raisin fermenté lui caressa les narines si délicatement qu'il ne put se résoudre à gaspiller le jus d'une telle manière.
Quelques jours plus tard, un autre vagabond frappait à sa porte pour demander de la nourriture. Pridan expliqua qu'il n'avait que du raisin à manger et le vagabond parut fortement déçu. Alors Pridan se rappela son nectar magique et alla en remplir une bouteille qu'il proposa de partager avec l'étranger. Ce dernier ne semblait pas très enthousiaste mais le sourire du jeune homme était si sincère qu'il ne put refuser. Tous deux s'installèrent devant la petite maison et commencèrent à boire en silence. La surprise des premières gorgées passée les deux hommes se mirent à parler tout en buvant. Bientôt les rires volaient dans le champs de raisins et l'après-midi s'écoula dans une joie nouvelle et une amitié naquit.
Après plusieurs semaines, Pridan se dit qu'il fallait réussir à reproduire ce que contenait le vieux fût. La fermentation semblait être la clé de l'euphorie et il se mit immédiatement au travail avec son acolyte. Les mois passèrent agréablement et bientôt un autre vagabond vint leur rendre visite. Le jus fut partager, les rires échangés et une autre amitié naquit.
Malheureusement, l'écho de ce bonheur parvint jusqu'aux habitants des environs qui n'appréciaient pas qu'un insolant cultivateur de raisin et des vagabonds puissent être aussi heureux sans manger de choux ou de salades. Alors ils s'unirent tous ensemble et se présentèrent devant la maison de Pridan la pelle à la main : " Bonjour à toi cultivateur de raisins, commença l'un d'eux. Nous sommes venus jusqu'ici pour nettoyer ce champs de mauvaises herbes. Nos choux ont besoin de plus d'espace pour la population grandissante, il faut donc que tu cultives des choux,
- ou des salades, interrompit un villageois,
- oui, ou des salades, pour que nous puissions tous vivre correctement.
- Mais moi je ne mange ni choux ni salades et mon raisin nous comble, moi et mes amis. Alors merci pour votre aide mais je pense qu'elle se révèle inutile ici, répondit Pridan avec assurance.
- Ce raisin est du poison jeune homme. Ne crois-tu pas que nous entendons vos rires de déments jusqu'aux portes de nos maisons ? Ne crois-tu pas que les enfants se cachent de peur de voir des ogres mangeurs d'hommes sortir de chez toi ? Vous n'avez plus toute votre tête, voilà pourquoi vous ne voulez pas manger nos si bons choux.
- Et nos belles salades, reprit un villageois.
- Je ne crois pas cher saladier. Mon jus est un nectar dit vin. Et je me ferais même un plaisir de vous en faire gouter si vous voulez bien poser vos pelles et vous installer à vos aises.
- Jamais de la vie, sorcier. Tu veux tous nous rendre fous. Je vois clairement ton jeu jeune arrogant et nous n'y tomberons pas à ta merci. Allons-nous en villageois, nous reviendrons plus tard. "
Pendant ce temps, Pridan et ses amis venaient de sortir un tonneau de la cave et commençaient à remplir des verres. Alors le doute s'installa chez les villageois. Certains curieux voulaient bien gouter quelque chose d'autre que le jus de salade et se présentaient timidement pour prendre un verre. La moitié partit mais l'autre resta et une grande fête prit place tout autour de la maison de Pridan. Les rires fusaient du milieu des champs de raisins et des nombreuses amitié naquirent.
Le lendemain, alors que tous entendaient la petite créature essayant de sortir de leur tête, les autres villageois revinrent et brûlèrent toutes les vignes. Pridan et tous ses amis furent choqués devant la violence d'un tel spectacle mais aucun d'eux n'avaient la force de lutter alors ils s'enfuirent tous ensembles, mollement et tristement, vers de nouveaux horizons par-delà les montagnes.
Plus personne au village ne revit Pridan et sa troupe et ils continuèrent à manger haineusement leurs choux et leurs salades. Pourtant, lorsque le vent se levait venant de l'autre côté des montagnes, tous pouvaient entendre des rires et des cris de joie. Alors, chaque année, quelques villageois désespérés ou intrigués quittaient leur demeure pour se rendre de l'autre côté. Car là-bas, au loin, hors de vue, le bonheur semblait existé et devenir plus grand.
Depuis, le monde de Sossyniod se divise en deux parties totalement opposées. L'une où l'on cultive et mange choux et salades, et l'autre où règne l'amitié et la joie. Certains quittent parfois la première pour la deuxième, mais jamais à ce jour la réciproque ne s'est vue.

27/08/10