Lape est chaume houle
Un petit gars pas bien costaud, plutôt maigre, nommé Phil, marchait le long du port, une canne à pêche sur l’épaule. Il s’arrêta un premier temps, avança plus près de l’eau, observa le lointain, ferma les yeux, les rouvrit et repartit. Il s’arrêta un second temps, guère plus loin, recommença le même rituel, se mit à sourire et s’assit les deux jambes pendantes au ras de la marrée. Il prépara rapidement sa canne et lança son appât vers l’horizon. Il observait patiemment le petit bouchon jaune flotté au gré des vagues.
Après quelques heures sans avoir bougé le moindre du monde, un piéton qui l’avait remarqué plus tôt vint vers lui et lui demanda : « Alors l’ami, ça mord ?
- Non, pas encore, il est un peu trop tôt…
- Et qu’est-ce que vous comptez attraper dans cet eau mazouteuse ?
- Le plus gros poisson de toute ma carrière de pêcheur…
- Comment ça ? Le plus gros poisson va venir dans ce port ? Jusqu’ici, et mordre à votre canne ?
- Exactement… Je le sais, je l’ai vu arriver…
- Pardon ? Vu quoi, ou ?
- Dans un songe. J’ai vu que je pêchais ici et que le plus gros poisson de ma carrière se pointerait.
- Vous plaisantez ?
-…
- Et il va venir quand ce poisson ?
- Bientôt… Il suffit d’attendre, c’est tout… »
Un passant qui justement passait par là entendit une bribe de la discussion et se prit d’intérêt pour le pêcheur. Au fur et à mesure que la journée s’écoulait un plus grand nombre de personnes se joignait à l’attente du poisson. Des petits stands de merguez improvisés prenaient place tout autour. Une sorte de fête communautaire débuta avec la nuit.
Le lendemain matin, alors que les derniers fêtards rentraient se coucher, le petit pêcheur était toujours à son poste, la canne dans les mains. De nouveaux stands de croissants, café et chocolats s’établirent aux alentours. La masse humaine se reconstitua de corps frais.
Vers midi, les premières caméras de télévision commencèrent à débarquer. Les journalistes se précipitaient aux côtés de Phil pour lui poser toutes sortes de questions idiotes. La foule dansait et chantait. L’animation gagnait la ville toute entière qui descendait pour venir rendre visite à l’enchanteur. La bonne humeur dominait les rangs. Chacun était heureux d’être là, sans vraiment savoir pourquoi, et ne cherchait pas à le savoir. Le hasard avait réuni ce peuple en ce lieu pour qu’il puisse prendre conscience de sa solidarité. Une simple lueur d’espoir avait permis ce miracle. Un simple être humain, seul, sans autre artifice qu’une canne à pêche avait créé ce mouvement de vie et de joie.
Après une journée entière, sans que le sauveur n’ait bougé, si ce n’est pour se soulager ou pour se remplir, l’espoir n’avait pas faibli. C’est alors qu’une grosse limousine aux vitres teintées s’arrêta au milieu de la marée humaine. Les journalistes se ruèrent comme des assassins sur le véhicule. Les flashs crépitaient de toute part. Les micros foutaient le vide. Les regards se tournèrent finalement tous dans cette même direction. Le maire de la ville sortit du luxe. Il salua brièvement la foule. Les gardes du corps écartèrent les gens et formèrent un couloir jusqu’au petit pêcheur. Le maire avança lentement, savourant la curiosité du peuple, leur envie de toucher leur dieu. Phil décida alors de se lever et marcha vers la maire le long du couloir humain.
Lorsque les deux furent à même hauteur le maire tendit une main cordiale vers le révolutionnaire et dit :
« Je vous présente mon plus grand respect, pêcheur, au nom de la ville et de ses habitants. Votre courage et votre ténacité sont un exemple pour notre société actuelle. Vous avez montré au peuple qui l’on peut atteindre son rêve si on le souhaite réellement. Bien sur, nous savons tous les deux que vous n’attraperez jamais ce gros poisson ici. Mais ce qui compte, c’est votre détermination. Nous organiserons une journée à la mairie avec diverses petites distractions dès demain pour montrer que votre maire vous a compris et que votre exemple doit être suivi par tous pour conserver l’espoir vivant. Nous arrangerons les grandes lignes de la soirée avec mes conseillers. Vous n’aurez qu’à suivre les instructions et cette journée fera de nous, deux grands hommes de ce monde.
- Maire, c’est un véritable plaisir de voir que nous sommes sur la même longueur d’onde. Demain sera un jour exceptionnel et j’espère qu’on pourra bien se marrer. En revanche, il y a un point sur lequel je ne suis pas tout à fait d’accord. Vous dîtes que je ne prendrais jamais mon gros poisson ici. Et bien, je vois que vous n’avez pas saisi toute la subtilité de mes songes. Parce que mon gros poisson vient juste de débarquer à mes pieds, bien gras et avec le regard du roublard des mers. Nous allons bien nous entendre, gros maire. »