Un champ de pions
« On est les champions, on est les champions ! » que ça braillait de partout dans la ville. Ça rend ma gambette d’une rare qualité esthétique, ce genre de discours savants. Je pense que c’est l’utilisation du « on » qui me trouble le plus, parce que moi personnellement je n’ai reçu aucune prime de victoire, les demis et les pastagas n’étaient ni gratos ni même moins chers, si ce n’est quelques bières généreusement offertes par des supporters à la vision trouble et au jugement sans valeur. Non, mais sérieusement, ON nous prend pour des cons plutôt que pour des vainqueurs. Les seuls victorieux dans ce cirque ce sont les milliardaires en short qui ont eu le cul plus bordé de nouilles que les autres milliardaires en short.
Mais bon, qu’importe, le principal c’est que voilà un évènement qui rend le citadin plus cordial, et ça, il faut savoir en profiter avant le retour à la morosité quotidienne des embouteillages. Donc, descentes astronomiques d’éthanol, musique plus forte qu’à l’accoutumée et jusqu’au petit matin. Rencontres diverses et pas avariées, sans doute un peu de culture et beaucoup de trous de mémoire. Finalement le sport des uns peut faire le bonheur des autres, par causes et effets lointainement liés.
Après quelques heures d’un sommeil lourd comme du plomb, la véritable victoire m’apparaît enfin : pas de gueule bois ! Quel miracle de la nature a permis cette extravagance ? Je ne le saurais jamais mais je m’en souviendrais sans doute le lendemain lors de la prochaine friture de cervelle. Mélanges insultants et par trop déraisonnables, excentricités exorbitées, propos peu classieux, déraillements mentaux et pourtant pas de perçages crâniens à coup de scie à métaux. Décidément, cette soirée portait bel et bien son petit lot de magie incompréhensible, et on est clairement les champions d’une nuit.
Demain sera un tout autre jour avec une toute autre nuit, le frigo à remplir à nouveau, la fuite éternelle pourra reprendre sa route, la victoire sera loin.