L’autre à part te ment
« Monsieur Titanio ?
- Tout à fait, bonjour monsieur.
- C’est un véritable plaisir de vous accueillir, monsieur. Avant de commencer la visite je m’attarderais sur l’aspect extérieur du bâtiment. Comme vous pouvez le constater la façade est absolument ravissante et conserve la beauté et les formes des édifices anciens.
- Heu, quand vous dîtes « anciens » vous parlez des années 50s et on ne peut pas vraiment parler de beauté face à une architecture si stricte et linéaire fait d’un béton grisâtre du plus déprimant. Mais bon, passons.
- Voyons, monsieur est peu clément. Ce gris est absolument limpide et reflète à merveille la lumière du soleil. Sans dire qu’il n’y pas de peinture à refaire tous les dix ans d’où une économie significative. Mais si cela ne vous charme pas, passons à l’appartement et là vous serez forcément ravi. Suivez-moi.
Oh, pendant que nous y sommes, regardez cette cage d’escalier resplendissante. Mûrs impeccables, escaliers brillants et lustrés, rampe en bois de premier choix, et aucun travaux avant longtemps. Encore une fois, une opportunité financière.
- Disons que je suis content de ne pas habiter dans la cage d’escalier. Parce que ce fameux sol est plus brillant dans la réflexion que dans le bon goût. Des carreaux marrons hideux qui forment des losanges ignobles avec les autres carreaux blancs tachetés d’un beige douteux, l’architecte a soit bénéficié d’une réduction ou abusé de produits hallucinogènes. Décidément les années 50s ne sont pas à regretter.
- Je trouve monsieur encore injuste. Ne sentez vous pas cet air de propreté et de sérénité ? C’est presque un bonheur que de devoir monter jusqu’au 5em étage sans ascenseur. Une marche vers le paradis si j’osais me permettre d’être lyrique.
- Je préfèrerais que vous n’osiez pas.
- Ne m’en tenez pas rigueur monsieur. Mais si je n’avais pas déjà mon appartement je l’achèterais sans même réfléchir. Encore quelques marches, et nous y voilà. Superbe porte blindée, n’est-ce pas ? Voilà, une serrure d’une délicatesse de fleur, je passerais ma journée à ouvrir et fermer cette porte tellement elle est agréable. Mais je vous en prie monsieur, je vous laisse l’honneur d’entrer le premier afin de déguster la magie de ce lieu.
- Merci.
- Donc, dès les premiers pas dans ce corridor chatoyant nous pouvons apercevoir les grandes pièces qui composent cette demeure luminescente. Commençons par notre gauche si vous le voulez bien et découvrez cette superbe cuisine équipée qui ne nécessite aucune retouche.
- Un évier et une hotte ne constitue pas vraiment la totalité des éléments d’une cuisine équipée, il me semble.
- Je vous l’accorde, mais ceci est pour vous laisser le plaisir d’y ajouter vos propres meubles de rangement et le choix entre une cuisinière électrique ou bien au gaz. Le principal est présent, le reste sera votre touche personnelle. C’est tout de même plus agréable que devoir détruire des armoires qui vous ne conviennent pas mais qui seraient inclus dans le prix. Et s’il vous plaît, observez la vue. Aucun vis-à-vis. De la lumière irradiante. Et de la verdure de toute part.
- Si je le voyais avec vos yeux je serais sans doute conquis mais nous sommes plein nord, le soleil ne sera jamais visible de ce côté ci. Pour ce qui est du vis-à-vis, la présence de cette immense route empêche probablement la construction d’immeubles immédiatement devant, mais à moins de cent mètres ces tours de vingt étages sont peu réconfortantes. Et enfin la verdure, comme vous le dites, il ne s’agit que de pauvres platanes disparates qui se distinguent peu du trafic automobile incessant.
- C’est parce que vous ne regardez pas du bon œil. Après moins d’une semaine vous ne penserez même plus qu’il y a une route et seuls ces superbes arbres ressortiront aussi clairement que dans une clairière. Mais je n’en peux plus, passons immédiatement à l’immense salon qui représente toute la magie de ce produit de qualité à un prix si dérisoire. C’est par là, venez, venez monsieur.
- Oh là, alors là… j’avoue j’en reste sans mot… Ce carrelage monstrueux à nouveau… Cette tapisserie insultante… Et ce faux plafond digne d’un bureau des Assedic… Oh non, pardonnez moi, je n’avais pas encore remarqué le bâtiment collé aux fenêtres. Juste du côté où l’on aurait pu avoir un peu de soleil. C’est absolument invivable. A moins que vos amis habitent juste en face, comme ça il vous suffit d’enjamber pour être chez eux. C’est remarquable. Je ne sais pas si c’est la faute de goût de l’intérieur ou l’entourage oppressant qui impliquent ce tarif si attractif. Je pense que j’en ai assez vu, je préfère vous laissez dans l’appartement de vos rêves mythomaniens. Bonne journée monsieur.
- Mais… vous ne pouvez pas partir ainsi. Vous n’avez pas encore vu la chambre et la salle d’eau. Il faut voir l’ensemble pour comprendre le réel potentiel de ce lieu enchanté. Ne vous arrêtez pas à de petits détails insignifiants qu’il vous sera si simple à corriger. Monsieur, revenez. J’ai déjà de nombreuses propositions d’achat, vous ne pourrez pas réfléchir bien longtemps et ensuite les regrets vous accableront. Ne laissez pas votre mauvaise humeur du moment gâcher les prochaines années de votre vie. Monsieur, prenez ma carte. Vous pourrez revenir visiter demain, une fois que la nuit vous aura conseillé plus posément sur ce somptueux palace presque donné. Monsieur ? Mais attendez monsieur. Je ferme la porte et je vous rejoins. Monsieur ?
…
Monsieur… ?
… bon, encore un de perdu… il va falloir utiliser des techniques plus agressives pour convaincre un de ces abrutis d’acheter ce taudis. A je vous jure quel boulot de merde je me paye. Rendre son prochain heureux en lui vendant des saloperies relève plus de la magie que du commercial…
…
Quoique… »