L’art aux gants
Boulet ou bourrelet, là fut, est et sera la seule, unique et véritable question de l’équation à deux inconnues de ma simpliste mais intense existence.
Il y a quelques temps de cela, alors que j’étais assis tranquillement à la terrasse du 31 à siroter un jus d’anis, je me mis à écouter, contre ma fragile volonté, la conversation qui s’écoulait en parfaite fluidité et futilité à la table voisine. Un jeune con accompagné de deux autres truffes et trois connasses menait clairement le jeu. Les boutades et billevesées s’enchainaient à merveille dans un flot constant de subtilités bien trop grandes pour le reste du groupe qui gloussait et se contentait de rajouter quelques misérables paroles pour participer au spectacle.
L’agréable surprise d’ouïr un petit branleur manipuler la langue de Voltaire avec tant de prestance d’esprit céda la place à un questionnement agressif. Mon pauvre cerveau ralentit par l’abus des classiques produits humains toxiques à lui-même ne parvenait pas à saisir comment cet ignorant pouvait posséder un tel sens de la répartie à un si jeune âge ingrat. Bientôt, je ne pouvais plus penser à rien d’autre et fini par être totalement obnubilé par sa voix de puceau qui pourtant contenait la sagesse de la dérision la plus totale. Mon jus d’anis brula ses glaçons et commença à s’évaporer dans la nature perfide de la ville. Mon corps était figé, mes oreilles tendues et paralysées et mes yeux perdu dans le néant de l’incompréhension. Finalement, à bout de nerfs, épuisé, usé par tous les complexes d’infériorité imaginables, je me décidais à intervenir, tournant ma chaise, écartant brutalement deux des greluches, je me joignis au groupe et dis :
« Pardonnez-moi les filles, bonjour messieurs, permettez-moi de me mêler à cette conversation unilatérale.
- Mais sois le bienvenue grand-père, notre table est celle du peuple et des miséreux, répondit l’imberbe à la verve puissante.
- Parfait, c’est toi qui réponds et c’est à toi que j’aurais des questions à poser, les autres n’étant que des pantins dans ton splendide cours de mots.
- Putain, traiter de pantins mes amis non moins enfantins est une insulte digne d’un sultan ou résultante de tant de supplices implicites qu’ils impliquent une impossible vergogne pleine d’arrogance. Je demanderais donc une suite d’excuses plates ou arrondies, comme cela te sera possible, afin de corriger l’insolence que tu oses déposer dans ce groupe de camarades en rade d’âge mais pas d’âme.
- Bon, passons, ces indignes ne daigneraient comprendre plus d’un quart de tes propos. Tout d’abord j’aimerais savoir d’où tu parviens à sortir tant d’idées pleines d’humour, de maturité et de subtilités ? Aucune école ne permet d’atteindre une telle vigueur d’esprit, il n’y a que l’expérience et la pratique qui pourrait le permettre, mais vu ton apparence, je ne peux croire que ce soit le cas, alors je te demande comment est-ce possible ?
- Et bien c’est on ne peut plus simple, et je vais m’empresser de t’en faire la démonstration afin d’appuyer la véracité d’explications sans doute peu crédibles. Je détiens une relique possédant la capacité d’absorber l’essence des Hommes et de l’insuffler à son possesseur.
- En effet il me faudra une démonstration car je ne suis guère enclin à la fiction des sciences. »
Soudain, le minot sorti une petite montre à gousset de sa poche, il l’ouvrit, et les aiguilles accrochèrent mon regard avec tant de force que je ne pouvais plus bouger ni penser et sentais un certain je ne sais quoi s’échapper de ma personne. Lorsqu’il referma l’engin démoniaque, rien n’avait changé si ce n’est que je pouvais me voir assis en face moi-même, alors je dis :
« Voilà, la démonstration est terminée et ce corps qui me fait face n’est plus qu’une vulgaire coquille vide qui va s’en aller beuglante d’incompréhension parmi la foule anonyme et que l’on ne reverra jamais. »
Ce que fit exactement mon ancien corps alors que je restais sans voix, prisonnier à l’intérieur du perfide gamin aux mille personnalités.