jeudi 13 mai 2010

Labo ne paye

Alors que Grégoire Stopol se rentrait chez lui par la petite rue de la Mouise, son regard fut attitré par un morceau de papier qui clapotait au vent sous une mini pyramide sombre. Il s’approcha pour identifier l’étrange phénomène et s’exclama : « Non de dieu, mais voilà cinq cents balles sous un tas de merde ! ». Il ramassa un morceau de journal dans une poubelle adjacente et entreprit la récupération du fameux billet de banque. Après un long effort soigné de patiente, le grand gaillard se voyait en possession d’une fortune inattendue mais bienvenue. Il se décida immédiatement à passer par son bar de quartier depuis trop longtemps évité et d’offrir une tournée générale. Une foule d’ivrognes le remercièrent avec une énergie retrouvée et lui tapèrent tour à tour dans le dos en symbole d’une virile affection. Le vieillard à sa droite qui buvait un énième pastaga se tourna vers lui et engagea la conversation :
- Ben c’est pas tous les jours qu’un brave type vient célébrer dans ce lieu miteux. Qu’est-ce qui t’es arrivé mon gars ?
- Oh, pas grand-chose, une journée de boulot toujours aussi minable que d’habitude, et alors que je trainais la patte pour retourner dans mon couple battant de l’aile, la chance s’est dressée sur mon chemin et m’a donné une bien belle accolade.
- Ben c’est pas à moi que ça arriverait ce genre de truc. Ce soir j’ai perdu Georges, mon clébard. Je sais qu’il va tarder à repointer le bout de sa gueule bavante, mais c’est une vieille carne et j’ai peur qu’il se fasse renverser par un poivrot en quatre roues. »

Quels instants plus tôt, alors que le vieillard sortait son chien avant d’aller déguster son petit jaune quotidien, deux voyous qui fuyaient un gendarme obèse le percutèrent de plein fouet et lâchèrent une partie de leur butin durement gagné dans la revente de stupéfiants. Georges prit peur et s’éloigna mollement pour soulager une envie soudaine de défécation. Une première crotte tomba lourdement et écrasa au vol une partie du butin évaporé. Une fois sa besogne terminé il ne parvint pas à discerner son maître dans cette pénombre grandissante.

Avant l’irruption intempestive de l’agent des forces de l’ordre, deux dealers de petites envergures reçurent leur plus gros client de la soirée. Tout leur stock y passa et ils se réjouirent à l’idée de pouvoir se rentrer dès le début de leur nuit normalement éreintante. Ce fameux client était un macro de ménagères. Ce dernier avait fini sa tournée et collecté ses revenus chez toutes ces pauvres femmes mariées en manque d’argent, en manque de sexe, ou en manque de nouveautés qu’il avait su convaincre d’adopter cette activité vieille comme le monde afin de combler leur vie journalière si solitaire.
Marguerite Stopol était sans aucun doute une de ses meilleures recettes. La grosse attirait étrangement tout un tas de petits frustrés qui raffolaient de ses rondeurs extravagantes. Son mari ne la prenait plus depuis des lustres, l’argent était une denrée rare, elle était prête à sauter d’un pont lorsqu’il la rattrapa de justesse et lui proposa ce petit arrangement qui changerait sa vie. Ce jour même elle lui avait rapporté pas moins que sept cents euros moins deux cents pour la commission de la vilaine.

Et ainsi la nuit s’écoula dans l’euphorie triste des foyers et exalté des bars de quartiers. Grégoire passa un merveilleuse moment et regretta presque de n’a pas avoir fait profiter sa rombière de cet aubaine. Mais l’alcool aidant, la culpabilité se dissipa vite et la joie coula à flot comme il ne l’avait connu depuis, il ne savait plus combien de temps, mais un sacré bout en tout cas.

12/05/10