mercredi 5 mai 2010

La Fa Mi La Do Ré

« Oh, mais quelle belle surprise ! Entre donc mon petit fils, ta grand-mère va être ravie de te voir. Nous parlions justement de toi pas plus tard que ce midi, et nous nous disions qu’il serait si agréable de te revoir et d’en savoir un peu plus sur la merveilleuse vie que tu sembles mener. Bien sur, nous savons à quel point tu es débordé et que notre compagnie n’est sans doute pas des plus enrichissantes, mais la famille est ce qu’il y a de plus important et la fierté que tu nous donnes sera toujours plus insatiable au fur et à mesure que nous nous rapprocherons de nos derniers jours en ce monde.
- Et bien papi, en voilà de jolies paroles, mais je crois que vous surestimez ma valeur dans cette société chaotique. Je ne suis qu’un simple petit employer de banque et me contente d’apporter une bien maigre contribution à l’immense édifice financier international. Il n’y a pas vraiment de raison d’être fier de moi, je fais mon travail et comme vous me l’avez toujours appris, qu’importe le travail, l’important est de le faire au mieux, et c’est ce que j’essaie de faire chaque jour de la semaine, sauf celui du seigneur.
- Voyons petiot, tu es trop modeste. Regarde comme tu es somptueusement habillé, la belle voiture que tu possèdes et ce sourire charitable que tu portes avec tant de sincérité. Ah, si tes parents ne s’étaient pas suicidés à cause de ces escrocs d’assureurs sans cœur ni âme, je sais qu’ils seraient encore plus fiers que nous le sommes. La vie n’a pas été toujours charmante avec toi et pourtant tu n’as jamais baissé les bras et tout ce que tu as, tu l’as gagné à la sueur de ton front sans vicieuseries quelconques. »
La grand-mère entre dans la pièce, toute courbée sur sa canne et avance difficilement jusqu’à la chaise la plus proche avant d’y tomber douloureusement. Elle lève alors péniblement la tête vers son petit fils et s’exclame : « Oh, Dieu soit loué ! Mais c’est le petit Louis. Regardez comme il est beau, il n’en fini plus de s’embellir, il sera bientôt plus beau qu’une sculpture grec. Hein, Jean qu’il est beau ? Et tu lui as dit comment qu’on était fier de lui ?
- Mais évidemment que je lui ai dit, mais il est trop modeste, il se rabaisse à chaque compliment. Il est vraiment merveilleux, on ne pourrait pas être plus heureux. Ce n’est plus un homme, c’est un saint. Ah si je n’étais pas en chaise roulante je te sauterais au coup et je ne te lâcherais jusqu’à ce que mon cœur explose de bonheur.
- Arrêtez, vous me mettez mal à l’aise avec toutes ces belles émotions. Si vous n’aviez pas été là, je ne l’aurais pas été non plus, vous savez. Je ne suis que le fruit de votre amour, donc vous pouvez être fiers de vous-même avant tout. Mais je vois que le temps passe, et malheureusement je ne suis pas venu pour profiter de votre si plaisante compagnie. Je n’ai pas une minute de libre, toujours esclave de mon travail, et lorsque j’ai vu votre nom dans mon fichier je me suis permis de venir en personne afin de pouvoir vous voir quelques instants tout en continuant les lourdes tâches qui me sont confiées. Donc pour en venir aux faits. Si je suis ici c’est avant tout pour vous rappelez que vous n’êtes plus en mesure de payer vos différents crédits, et avec la dernière hospitalisation de mamie les choses ne se sont pas arrangées pour votre compte bancaire. Je vous remets donc cette lettre d’expropriation et vous demanderais de bien vouloir libérer les lieux avant la fin de la semaine afin que nous puissions revendre cette pauvre demeure et tenter de corriger les nombreux impayés passés. Pour ce qui est de l’avenir, vos revenus étant plutôt réduits je vous conseillerais de vous rendre dans une maison de retraite le plus rapidement possible afin d’éviter de nouveaux frais d’hospitalisation qui ne sauraient tarder vu votre état actuel.
Voilà, tout est dit, le temps passe toujours et le travail n’avance guère, je vais donc vous laisser préparer les diverses commodités pour votre départ. Je vous aime toujours plus et espère vous revoir très bientôt, mais avec un peu de chance hors de mon travail. Je vous embrasse. »
Le petit fils quitta la pièce avec le même sourire candide après avoir étreint affectueusement ses grands-parents bouche bé.

04/05/10