mardi 20 avril 2010

Rat d’eau et rat d’art

J’étais jeune, sans doute plein d’insolence, certainement plein d’illusions et de rêves d’exploits. Assistant du rivage à l’évolution de la mer agitée de mon esprit, je me décidais un beau jour à prendre le large pour conquérir les terres inconnues et sauvages que je ne pourrais jamais imaginer en restant sur le sable ferme. Mon insouciance de l’époque ne me fut pas d’une grande aide quand à l’élaboration de mon embarcation. Une simple barque trouvée à l’université, un sac à dos avec des rations de nourritures sommaires pour un petit mois, une grosse barrique d’eau potable, une canne à pêche, une longue vue et un Opinel. J’étais fin prêt et parti au petit matin avec une gueule de bois préparée la veille en hâte.
Je ne pourrais nier le fait que les premiers jours furent particulièrement agréables. La mer était calme, les oiseaux suivaient encore ma barque, le soleil était radieux sans être pour autant brulant et une légère brise gonflait ma voile en me poussant sans effort vers le lointain. Je déchantais rapidement lorsque la première tempête explosa et arracha mon mât. Je pus retenir mon eau potable de justesse et failli passer par-dessus bord à plusieurs reprises. Le lendemain je dus avancer à la rame et compris que le voyage ne serait plus de tout repos à partir de ce moment. Lorsque le soleil se coucha mes bras étaient si douloureux que je ne pus ouvrir une boîte de conserve et dus me contenter de quelques misérables biscuits secs. La douleur s’amplifia durant la nuit me paralysant pendant quelques jours. Mon embarcation voguait tristement sur cet océan désert, aucune terre en vue, aucun espoir à l’horizon, j’étais seul avec mes pauvres principes idiots disparaissant dans les profondeurs du néant.
J’avais tout de même réussi à maintenir une sorte de cap vers le sud et décidais finalement de faire demi-tour avant de mourir de faim et de soif sans avoir fait la moindre découverte. Malheureusement, après deux jours de ramage intense vers le nord, une nouvelle tempête éclata et fini d’achever ce maigre navire pitoyable au capitaine trop ambitieux. Je crus mourir cent fois, me raccrochai désespérément à mon tonneau d’eau et sombrai finalement dans l’inconscience après une lutte acharnée mais vaine.
Lorsque je rouvris les yeux, je crus d’abord être parvenu à rentrer à la maison, mais je réalisai vite que j’avais lamentablement échoué sur une minuscule île habitée uniquement par un couple de cocotiers. Ils devinrent mon unique famille pendant une durée que je ne pourrais jamais imaginer, me nourrissant et étanchant ma soif avec leurs fruits maudits. La folie me prit dans ses bras durant les nuits froides, me soufflait de l’air frais durant les journées étouffantes, et le temps passa.
Un beau matin, un bateau qui passait par là vint me récupérer. Son capitaine était un vieux marin qui connaissait bien ces mers et m’aida à rejoindre la dure réalité. Il m’expliqua que j’avais dû perdre le nord à plusieurs reprises car je me trouvais complètement à l’ouest sur ma petite île à noix de coco. La séparation fut difficile lorsqu’il me débarqua à mon port de départ et l’impression d’avoir tant voyagé pour revenir au même point sans en savoir plus sur le monde me découragea quelque peu à reprendre la vie où je l’avais laissée. Depuis je ne me rends que rarement sur les rivages de mon inconscient de peur de vouloir reprendre la mer vers ce but que je n’ai jamais atteint mais qui continue à m’appeler par delà les tempêtes. On ne s’improvise pas marin du jour au lendemain, il faut du temps et de la patiente. Alors j’apprends sur la terre ferme et peut-être qu’un jour je serais réellement prêt. En attendant, le temps passe…

19/04/10