mercredi 7 avril 2010

Mauve et rêve ail

« Hey Ruffian, t’as vu les infos ce matin ? demanda Edgard le regard plein de malice.
- Ben non, comment que j’aurais eu le temps de voir les infos ? T’as débarqué à 5h du mat avec ta grande gueule et tes saloperies qui donnent mal au cœur à ma femme, alors non j’ai pas vu les infos. Me dis pas qui s’est passé quelque chose d’intéressant, pour une fois ?
- Et ben si qui c’est passé quelque chose de sacrément intéressant. Et que c’est pour ça que je suis venu de si tôt pour te chercher. Parce que je te connais depuis le temps et que si t’as pas tes 7h de sommeil bien rondes, ben t’es pas de bonne humeur de toute la journée et ça me contamine ma joie habituelle, alors crois pas que je suis passé de si bonne heure juste pour qu’on puisse bosser un peu plus longtemps. Tu me prends vraiment pour le dernier des salopios. Et pis c’est quoi cette histoire avec ta moukère ? Comment ça que je lui donne mal à la panse avec mes belles histoires ? C’est une sacrée chieuse ta baronne. Madame pète plus haut que son trou de balle ou quoi ? Parce qu’il faut qu’elle me dise si mon niveau d’intellect est pas où qu’il faut pour sa sainteté des mouches. Elle est bien bonne celle là. Depuis quinze ans que je vous offre ma compagnie des plus agréables et des plus instructives et voilà pas qu’on me balance de la critique plein la gueule au premier changement de vent. Ah non, je veux bien être gentil et…
- Bon, bon, viens en au fait, ceci n’est pas une pipe.
- Oh l’autre ! T’avais qu’à te coucher plus tôt et tu les aurais gambergé tes 7h de somme. Je parie que hier soir vous avez voulu vous offrir une petit sauterie et que ton petit épagneule il a pas réussi à remuer la queue. Hein que j’ai raison ? C’est bien les grosses ça. Faut que tu trimes toute la journée pour lui foutre de quoi de se gaver comme une oie sur la table et en plus faut combler tous ses désirs perverses quand ça lui chante à la rombière sinon c’est la gueule jusqu’au cheville pendant un mois. Je t’avais pas dit que c‘était une connerie de vouloir s’enturbanner en couple si jeune ? T’as pas gouté à un pour cent de toutes les merveilles moites qui glandent sur le globe et tu veux faire l’aventurier. Mais un aventurier mon perdreau ça se fait avec l’espérience. Y a que ça de vrai dans la vie, l’essspérience.
- Aller, tu m’as saoulé d’entrée aujourd’hui. J’écoute plus tes histoires sinon je vais dégobiller mon pauvre déjeuner tout maigre. Je vais bosser moi, à plus tard mon con.
- Mais qu’est-ce-que c’est que t’es susceptible ce matin. Attends deux secondes. Je vais te dire ce que c’est la nouvelle. Même si je pense que tu vas l’entendre vite fait en voulant aller bosser. Parce que c’est sûr que tu vas pas être déçu en te pointant au turbin. Oh le mec, j’aimerais bien voir ta gueule quand tu vas débarquer devant le bureau du chef. Je vois ça d’ici ! D’ailleurs je crois je vais même rien te dire du tout et que je vais t’accompagner juste pour pouvoir être là quand tu sauras la nouvelle. Aller, on y va, fini ton cawa et passe devant que je me marre !
- … »
Les deux comparses sortent du bistro et prennent le bus 53 en direction du centre ville. Pas un mot n’est échangé, Ruffian fixe la fenêtre à sa droite sans vraiment regarder quoi que ce soit, Edgard scrute tantôt la route, tantôt son ami avec une excitation grandissante. Finalement le bus s’arrête et le chauffeur déclare qu’avec les évènements de hier soir, il ne va pas plus loin, tout le monde descend, Edgard se marre.
« Ben c’est ça la nouvelle ? Faut qu’on trotte pendant tout le reste du chemin ? C’est pour ça que t’es venu plus tôt ? Quelle merde, je te jure.
- Attends, attends, on est pas encore arrivé. Et pis ça nous dégourdira un peu les cannes de finir le chemin à pinces. »
Ruffian commence à marcher en observant le bout de ses chaussures usées. Inutile de levé les yeux car il connait le chemin par chœur et pourrait y aller les yeux fermés. Cependant, après une dizaine de minutes le sol est recouvert d’une épaisse poussière, on ne discerne plus les marquages, les passages piétons ou les habituelles crottes de chiens. Plus ils avancent et plus le tapis de poussière devient épais, alors Ruffian se décide à lever la tête et soudain son cœur oublie les cinq prochains battements, le bas de sa mâchoire s’affaisse devant une vision de fin du monde. Des pompiers, des gendarmes et des militaires bloquent la suite du passage. Le décor est uniformément gris jaune et quelque chose semble manqué dans le ciel.
« Rhésus, marié Josette ! Mais qu’est-ce que c’est que tout ce bordel ? Il a plu de la boue toute la nuit on dirait. Je reconnais à peine le quartier. Et pis toute cette flicaille, qu’est-ce qui viennent foutre ici ?
- Hahaha ! explose Edgard dans un rire profond et sincère. Ben c’est ça la nouvelle mon beau. On est pas prêt de retourner bosser si tu veux mon avis. Par contre, tu peux être sûr qu’on aura du turbin pour le reste de notre existence ! Hohahahahahaha !!
- Mais arrête de tourner autour du puits et raconte ce qui c’est passé. Pourquoi qu’on est pas prêt de bosser ? Le bâtiment est juste… »
Ruffian s’interrompt soudainement les yeux exorbités, les mains moites, le cœur battant à toute allure. Son cerveau vient de réaliser ce qu’il manque dans le ciel. Les cinq nouveaux bâtiments en construction, destinés aux affaires et autres business inconvenants ne sont plus là, à la place il n’y a qu’une belle étendue de ciel bleu paisible.
« Les… les… y a plus… les… mais… comment…?
- Tu te rappelles les ruines qu’ils ont dégottées en creusant pour le nouveau bildingue ? Des trucs anciens qui disaient. Des trucs romains même ou plus vieux encore. Et ben y avait pas que du romain dans leurs ruines ! Il semblerait qu’y avait aussi un peu d’allemand ! Un obus de la guerre qu’ils pensent. Ce serait le gardien de nuit qu’aurait foutu le berzingue en marche en lançant une caillasse pour son clébard. Tu m’étonnes, c’était un beau terrain de jeu pour le clebs, alors le gars tous les soirs il balançait des trucs pour que son fidèle lui rapporte. Ça lui dégourdissait un peu les pattes à la pauvre bête. Pas méchant le bougre. Sauf que hier il a touché le jackpot, en plein dans le mille. Il causait à la radio ce matin, son grand jour de chance si je puis dire. Donc il raconte qu’il a lancé son caillou, un beau lancé, pas un truc de fillette, et que la bestiole est partie comme une furie dans la pénombre. Et d’un coup, bim, il a vu une grosse lumière, tout à trembler, il est devenu tout sourdingue et sans chercher à savoir si son bestiau était vivant il s’est crapahuté sans demander son reste. Apparemment y a un premier bildingue qui s’est cassé la gueule de suite, alors il a continué à galoper comme un dératé en entendant des explosions de partout. Il a cru qu’il se faisait attaquer par les Russes, il disait que ça sonnait russe comme explosion. Alors il s’est pas retourné et il a continué jusqu’à ce qu’il puisse plus respirer. C’est la flicaille qui te la récupéré terré comme une marmotte dans un renfoncement de la rue Michelle, tu vois, là-bas. Le gars y voulait pas sortir. Il disait qu’on l’aurait pas comme ça, qu’il avait connu la guerre lui, et qu’on l’aurait pas avec des déguisements de poulets ! Finalement ils l’ont embarqué par la force et ils l’ont amené à l’hosto. C’est le voisin Bertauld qui m’a sorti de ma pionce et qui m’a fait écouté la radio. Ensuite je suis passé directos chez toi tout excité. Tu comprends maintenant pourquoi que j’étais tout excité ? C’est pas tous les jours qu’on a le droit à un jour de congé ! Et pis va bien falloir les refaire les bildingues, et pis des encore plus hauts et des encore plus modernes, alors on a pas fini de trimer mon pote. Finalement, c’est aussi notre jour de chance, hein, qu’est-ce t’en dis ?
- Ben ouais, mais j’ai quand même de la peine pour le pauvre chien.
- Mais le pauvre chien, il est au paradis des chiens maintenant. Il doit avoir des jambes à tout va pour se trémousser la biroute, alors t’inquiète pour lui mon con. Aller, on va fêter ça. Direction le bistro !
- Si tu le dis. Direction le bistro… »

06/04/10