mardi 6 avril 2010

Les thés d’Inde et scissions

Il crut que le premier jour d’été était déjà arrivé. Après un hiver long et plein de larmes tristes, il ne pensait pas au printemps, mais uniquement à l’été. C’était tout ce qu’il lui restait. Il ne croyait plus en rien depuis des mois alors cette fois-ci, il avait envie de croire. Pour se sentir enfin vivant à nouveau. Ainsi, après une superbe matinée chaude et ensoleillée, il se décida à sortir et s’assit à la terrasse d’un café accompagné d’un simple livre. Il commanda un pastis et entama la lecture derrière des lunettes de soleil qui cachaient la moitié de son visage. Les heures défilèrent bien rapidement, la lumière ne baissait pas en intensité et les verres s’enchainèrent sans en avoir conscience.
Lorsque 19h sonna, il leva les yeux de son bouquin et remarqua qu’une foule diverse avait rempli la terrasse et semblait également savourer ce premier jour d’été. Cependant, il réalisa que tous portaient des vestes avec le col remonté pour s’abriter du mistral glacial qui s’incrustait par le moindre espace libre à travers les vêtements. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’il comprit qu’il n’avait nullement été épargné par le froid venu de contrées enneigées. Son corps tremblait de toutes parts, son torse n’était qu’un bloc de glace, ses doigts de pieds avaient perdu toute sensibilité et la peau de son visage était crispée au point que s’il tentait de sourire ses joues se seraient coupées sous la tension. Une centaine de pages l’avaient transformé en Mister Freeze humain. Il dut faire un effort extraordinaire pour parvenir à se décoller de sa chaise en plastique verte et commença à se diriger vers chez lui à pas lents et robotiques.
Arrivé dans sa demeure, où toutes les fenêtres étaient restées grandes ouvertes, le froid continua de ronger les derniers globules. Il ouvrit les vannes d’eau chaude dans le but de revenir à la vie dans un bain brulant. L’eau s’écoulait si lentement qu’il continua sa lecture en attendant que le niveau atteigne une hauteur respectable. Une page de moins, un nouveau centimètre de plus. Une autre page, mais l’eau ne montait plus, le torrent s’était lui aussi fait surprendre par le froid et le cumulus étant vide jusqu’au lendemain matin, plus rien ne pourrait venir troubler sa pause sculpturale.
Les pages cessèrent également de tourner, et restèrent immobiles sur les jambes du cadavre hivernal. Il avait tant voulu y croire, il voulait tellement retrouver sa vie d’avant, cette vie chaleureuse pleine d’amis et d’amantes, mais cet hiver fut son dernier et plus jamais il parvint à quitter ces quelques lignes au milieu de ce simple livre : La chaleur devenait insupportable et pourtant il fallait continuer à marcher pour sortir de ce désert qui risquait de devenir mon tombeau dans la nuit… dans la nuit…

05/04/10