La belle conne sommation
Michalon rentrait enfin chez lui après cette éprouvante journée à la recherche de tout ce dont il avait tant besoin pour la semaine au plus et le triste dimanche à venir où tous les magasins seraient désespérément fermés. Le petit camion, généreusement prêté par la compagnie qui avait pu lui fournir tout ce matériel indispensable, était plein à craquer et soupira de joie lorsque le contact fut coupé devant le bâtiment de Michalon. A présent il fallait que les robots montent les quatre étages avec les nouveautés et redescendent avec les anciens ustensiles vieux d’une semaine déjà. La tâche n’était certes pas de tout repos, mais quel bonheur que de pouvoir planifier ces longues heures de loisirs à chaque nouvelle montée. Tout d’abord le grand fauteuil monoplace en velours délicat pris la place du vieux fauteuil de cuir totalement démodé depuis presque trois jours. Ensuite, le nouveau téléviseur armé de la toute dernière technologie d’image super précise plus détaillée que la perception des yeux humains remplaçait le vieux poste qu’il avait tant usé durant les six jours précédents. L’ensemble haut de gamme douze enceintes avec projection sonore extra spatiale effaça la pauvre combinaison de seulement dix enceintes achetée en promotion sur un coup de tête peu réfléchi la semaine passée. Et ainsi se succédèrent les allers-retours robotiques chargés de tout le mobilier et matériel technologique sans aucune valeur qui finissait comme chaque semaine dans les bennes à ordures installées tout le long de la rue remplacés par ces glorieux nouveaux produits de toute dernière génération en accord avec son époque. Les trois voisins faisaient de même mais leurs goûts étaient de piètre qualité pour Michalon qui lui savait repérer les véritables nouveautés tandis que les autres inconscients se ruaient bêtement sur du matériel exposé en plus gros dans des magasins déjà trop vieux. Comme il plaignait leurs pauvres enfants obligés de subir ces objets sans révolution, ces jouets qui leurs vaudraient les moqueries de leurs camarades de classe. Il avait remarqué la veille que le plus jeune partait à l’école avec un ordinateur d’au moins un centimètre d’épaisseur. Cela faisait plus d’un mois que ce genre de concept avait été rayé de l’esprit universel. Et penser au poids de cet objet le troublait fortement. Ces parents étaient ils si irresponsables ? Voulaient-ils que leur fils se muscle autrement que par électrodes ? Cela dépassait l’entendement.
Heureusement la charge et décharge si termina enfin et il pu rapidement oublier cette abomination sociale. Il plaça correctement chaque nouvel élément pour pouvoir en profiter pleinement le lendemain, car la nuit était trop avancée pour savourer immédiatement. Le four à micro-ondes lui offrit tout de même le plaisir d’un repas réchauffé avec l’amour de sa jeunesse flambante. Cependant le distributeur de boissons aromatisées fit un peu trop de bruit, lui rappelant les anciens modèles avec horreur, il devrait aller en chercher un meilleur dès le lundi, signifiant qu’il passerait toute la journée du dimanche avec cet objet honteux.
Il s’endormit lentement dans son lit expansible à triple ballotement vertical, mais les cauchemars vinrent rapidement encombrés son esprit troublé malgré le dissipateur de rêves. Il se vit dans une demeure faite de pierres avec des charpentes de bois nues. Il était attablé avec une famille autour d’une table également de bois probablement anti hygiénique et grouillante de virus. Tous mangeaient une sorte de mélange de légumes et de riz provenant d’une grosse marmite posée négligemment au milieu de la table. Chaque nouvelle bouchée lui arrachait le cœur de dégout et pourtant il ne parvenait pas à interrompre ce mouvement infernal. Aucun téléviseur n’apparaissait dans la pièce, seule une mélodie étrange sans publicité s’échappait d’une petite boîte carrée disposée dans un coin de la pièce. Enfin, un chat couvert de poils vint se frotter à sa jambe, il se mit à hurler à plein poumons et se retrouva assis dans son lit, le corps plein de sueurs moites, les mains et les jambes tremblantes sous l’effet du choc.
Il sortit en courant de la chambre et s’empressa de s’immerger dans le bain d’air antiseptique encore jamais utilisé bercé par une voix décrivant la sortie prochaine du nouveau « body replacement » qu’il s’empresserait d’aller acheter dès sa sortie afin de se débarrasser une bonne fois pour toute de ce cadavre corrompu par ce rêve ignoble.
Dans la rue, les immenses avions poubelles vidaient méticuleusement les bennes débordantes de matériel jeté par chaque habitant puis se dirigeaient vers les entrepôts extérieurs à la ville où tout serait rénové, modifié, maquillé et remballé pour être revendu dès la semaine suivante. Seul Michalon ne pu trouver le sommeil, rongé par l’idée d’une société vivant avec les mêmes objets agressés par le temps et pourtant semblant heureuse… usée, sale et heureuse… Si seulement le « mind replacement » était disponible… Ah, si seulement…