lundi 5 avril 2010

Faim de lits meubles

« La petite vieille du rez-de-chaussée », c’est ainsi que Bruno aimait appeler la dame de grand âge vivant au pied de son petit immeuble. Sa porte se trouvait au loin dans la pénombre, le long de l’escalier central, si bien que l’on ne pouvait pas la distinguer en entrant simplement dans le bâtiment pour se rendre chez l’un des cinq autres locataires. Ainsi, Bruno ne la croisait que très rarement devant sa boîte aux lettres et jamais ailleurs. C’était comme si elle n’avait jamais franchi la porte d’entrée, si ce n’est le premier jour de son emménagement, ce dont personne n’avait été témoin. Personne ne savait non plus comment elle se nourrissait, ou tout simplement existait dans son appartement. Pour Bruno, la petite vieille représentait l’âme de la bâtisse. Tout d’abord parce qu’elles devaient avoir le même âge, et ensuite parce que jamais l’une ne semblait pouvoir vivre sans l’autre.
Toutefois, un après-midi de mars, alors que Bruno rentrait du travail exceptionnellement tôt et donc d’excellent humeur, il rencontra la petite vieille en train de prendre son courrier et se pris d’une curiosité nouvelle pour cet être finalement inconnu. Une fois les courtoisies et habituelles banalités échangées, il se décida à l’inviter boire un verre et apprécier la vue formidable que le cinquième et dernier étage offrait. La petite vieille ne parue aucunement surprise et accepta bien volontiers l’invitation malgré une certaine tristesse dans son regard. Bruno ne s’en soucia point et pensait déjà aux nombreuses histoires que l’ancienne devait posséder dans l’antre secret de sa mémoire. Elle passa la première, sur un signe du jeune homme, et entama la longue ascension de la multitude de marches. Chacun de ses pas était méticuleusement similaire au précédent, pas plus rapide, pas plus nerveux, mais exactement semblable. Sa main tenait fermement la rampe, se cramponnait, attendait que le reste du corps s’élève, puis reprenait sa glissade vers le haut.
Arrivé au premier étage, Bruno sentit que l’arrivée était encore bien loin et commença alors à poser des questions un peu plus intimes afin de ne pas gâcher les nombreuses prochaines minutes passées dans l’escargot d’escalier. Il apprit que la petite vieille allait bientôt avoir cent ans, qu’elle avait vécu depuis son enfance en ce lieu et qu’elle ne regrettait aucun moment écoulé ici. Lorsqu’ils atteignirent le deuxième palier, le souffle de la petite vieille était de plus en plus saccadé, sa tête de plus en plus basse, son dos plus vouté et sa main se laissait simplement trainer le long de la rambarde au lieu d’attirer le corps dans son chemin, tandis que les mûrs laissaient tomber de gros morceaux de peinture le long de murs et du plafond. L’escalade continua avec plus de lenteur et de faiblesse. Une quinte de toux horrible explosa en même temps que l’immeuble se mis à trembler. Bruno ressentit un mauvais présage et demanda si elle ne souhaitait pas remettre cela à un jour plus radieux, ce qu’elle refusa mollement avec à nouveau cette profonde tristesse dans le regard.
Lorsqu’ils parvinrent à la troisième porte, la main de la désenchantée lâcha la rampe et vint s’écraser le long de son corps sans plus bouger. La minuterie s’éteignit, un terrible bruit de fracas se fit entendre dans l’immensité obscure. Mais ils continuèrent malgré tout.
Un étage plus loin, soit un étage avant la fin la petite vieille tomba à genoux et continua de tousser atrocement. Bruno comprit qu’il devait immédiatement cesser cette montée insolente qui risquait de mettre fin aux jours de sa nouvelle amie mais un nouveau tremblement, plus violent et plus long que le précédent, parcouru le bâtiment. Des bruits de chocs, de craquements, d’impacts et autres phénomènes annonciateurs de drame résonnèrent de toutes parts. Puis, tout s’arrêta, et la vieille reprit sa marche forcée.
Ce n’est qu’en franchissant les dernières marches que Bruno constata l’étendu des dégâts. Son appartement avait complètement disparu. Il ne restait plus que la porte d’entrée entourée de vide et du décor lumineux de la ville. Les mûrs, ses meubles, ses affaires et tout ce qui avaient été, n’étaient plus.
L’ancestrale toussa encore et le plancher fondit en miettes. On pouvait à présent apercevoir le chez-soi du voisin. Encore un toussotement et toutes les portes vinrent lécher le sol de la tête aux pieds. Elle se tourna alors vers Bruno qui ne savait plus comment se comporter face à se spectacle apocalyptique et dit : « Et bien voilà, je pense malheureusement pas que nous puissions poursuivre cette agréable discussion et découverte de l’autre. Il est l’heure que je parte et je le regrette bien amèrement, mais ma vie fut des moins pires et je n’ai pas peur du néant. En revanche, si vous souhaitez poursuivre cette vie qui semble vous convenir, je vous suggèrerais de redescendre au plus tôt et de vous éloigner d’au moins trois rues. »
Quelques instants plus tard, le jeune homme essoufflé traversait la route pour assister, impuissant, à l’effondrement complet de son ancien logement. Corps et âmes unis dans un final spectaculaire. Il se promit alors que sa prochaine et dernière demeure serait une nouvelle construction individuelle qu’il accompagnerait avec une joie constante.

04/04/10