Con d’âne barre bar
Mais comment avait-il fait pour se retrouver ici ? Lui, le brave Jean, comme on le nommait dans le quartier, comment en était il arrivé jusque là ? Il essaie de se souvenir le point de départ de cette histoire pas bien propre. Les images défilent, il remonte encore un peu plus loin dans le passé. Il y est presque, le flou devient plus net, les visages apparaissent, les conversations se reforment, la scène est parfaitement claire.
C’était le 14 Juillet 2000, voilà déjà dix ans. Le gros Jean, car à l’époque il était plus gros que brave, venait retrouver ses amis au « bar à Queumant ». Ces derniers ne l’avaient pas attendu pour débuter l’absorption de tous les liquides disponibles, avec chacun sa préférence, et le volume des dialogues paraissait comme amplifié au mégaphone. L’énorme salua la foule, s’installa où il restait une banquette de libre et commanda un Rhum Hessa, son favori dans l’établissement.
Après plusieurs tournées offertes dans tous les sens, la plupart des clients se sentaient plutôt à l’envers, sauf le gros Jean. Etrangement il ne ressentait aucunement les effets de l’alcool, même après tant de verres, qu’il osa demander à Bégot le Boss s’il ne se foutait pas un peu de sa face avec les doses de rhum, ce que ce dernier s’empressa de nier et paraître quelque peu vexé. Il ressorti donc la bouteille de rhum dangereusement entamée de dessous le comptoir et en vida le contenu dans le verre anciennement vide. Jean sourit et descendit son godet comme un égaré dans le désert.
Une nouvelle heure s’écoula, tous s’écroulèrent, sauf le sobre Jean, totalement intact. Il monta alors sur une table, leva son verre en l’air et commença ce discours :
« Mes amis de l’aventure, tendez pendant quelques instants vos choux-fleurs flétris et tentez de mémoriser les mots qui vont sortir de ma bouche assoiffée. Voilà de nombreuses années que nous fréquentons ce lieu harmonieux et cultivant pour nos âmes lasses et douloureuses. Jamais je ne me suis plaint, jamais je n’ai été impoli ou désagréable et jamais, au grand jamais je n’ai changé de comportement. Or, aujourd’hui est un soir différent, un événement même, si j’osais m’attribuer tant d’importance, et voici donc la cause et ses effets. Ce soir, pour la première fois de l’histoire de l’Homme, l’alcool ne parvient pas à prendre prise sur les globules d’un corps vivant, et ce corps (silence) ; c’est le mien !
Je peux donc assister aux dégâts qu’il cause sur vos épaves lobotomisées et apprécier cet état de sobriété nouveau. Cette révélation, offerte par je ne sais quelle force extranaturelle, me permet de réagir en conséquences et voici donc ma déduction. A partir de ce soir, je ne toucherais plus jamais à une seule goutte de ce liquide avilissant et je m’efforcerais, par tous les moyens à ma portée, à vous tenir compagnie et vous guider vers une ivresse plus sage et plus saine d’esprit. Je serais votre veilleur, vous assurant la sécurité physique et mentale de chacun de vous tout en conservant ce bonheur d’une euphorie simple. Messieurs, je vous salue bien respectueusement et vous dis à demain pour le début d’une bien belle aventure. »
Et comme il le dit, il ne but plus une seule goutte d’alcool, il resta avec ses amis ivrognes et leur permis de se saouler en toute sérénité tout en découvrant des jeux d’esprit plus stimulants et enrichissants chaque jour grâce à la fraicheur et au dynamisme que la sobriété lui conférait. Et dix années merveilleuses s’écoulèrent jusqu’à ce 14 juillet 2010 où le brave Jean ingurgita de l’alcool à son insu à cause d’une mauvaise blague d’un touriste de l’amicale bouliste de Baden Baden en visite dans la région pour un tournoi européen. Ce triste Jean ne porta aucune attention aux premières gorgées du breuvage. Son cerveau refusait de lier ce goût à ces lointains souvenirs. Puis la réalité frappa un grand coup sur sa nuque et il réalisa ce qu’il venait de boire. Il ne put s’arrêter, il fini son verre et en demanda immédiatement un nouveau. Sa vision commençait à se troubler terriblement, l’obscurité gagnait la pièce, les gens s’effaçaient doucement. Puis ce fut la pénombre absolue. Plus une image, plus un son, la scène avait disparu.
Alors, après de longues minutes dans cet état horrifiant, le faible Jean fut aveuglé par une lumière éclatante. Des voix explosèrent dans ses oreilles, ses bras étaient soudain trop lourds, ses jambes insensibles et son cœur brulant. La lumière, encore trop brillante baissait doucement d’intensité et des formes se dessinèrent. Des formes d’êtres humains. Tout habillés de blanc. S’agitant tout autour de lui en déversant un flot incompréhensible de paroles sans fin. La lumière continua de baisser pour atteindre un niveau tolérable et permettre de discerner clairement des infirmières et des docteurs se mouvoir avec étonnement dans la petite chambre blanche.
« Mais comment ai-je atterri ici ? Comment me suis-je retrouver là ? »