jeudi 25 mars 2010

Une baie le rend contre

« Tu vois, j’ai de suite senti que le gars était louche. Ses petits yeux malicieux ne m’ont guère inspiré confiance. Du coup, je le laisse s’exprimer, je l’écoute, mais je reste sur mes gardes. Ça dure pendant une bonne heure le truc, mais je me relâche pas une seconde, aux aguets tout du long. Et pis finalement, il s’arrête tout net, il me regarde, et il me demande ce que j’en pense moi de son histoire. T’imagine ma tête. Moi je m’attendais à tout sauf à truc comme ça. Un coup de poing dans la gueule je te l’aurais esquivé tranquillement, mais ça. Non, là j’ai rien vu venir moi. J’ai raté le moindre de ses gestes, ses petits mouvements de mains, ses tripotage du bouquin qu’il avait avec lui, son regard, ses pieds se déplaçant sous la table, tout, j’avais vu, tout senti, tout perçu. Par contre avec un tel degré de concentration, tu te doutes bien que je pouvais pas en plus écouter ce qui me jactait le gars. Je pensais c’était pour faire diversion son blabla. Donc j’avais pas pité un mot de son charabia et le mec me demande ce que j’en pense. A moi. Vu que j’étais tout seul en plus, je pouvais m’appuyer sur personne. Prisonnier comme un poisson dans une bourriche. Je commence à blêmir forcément. Et le type y doit sentir qu’y a un truc qui tourne pas rond parce qu’il s’agite un peu, y regarde autour de lui, y s’écarte un peu le col de la chemise. Le gars pas rassuré, quoi. Donc moi comme un couillon je me dis que j’ai le dessus, c’est pas ce nabot qui va m’agresser. Alors je lui demande ce qu’il entend par « ce que j’en pense » de son histoire. Le mec il est tout choquer d’un coup. Il s’attendait pas à une réponse comme ça. On lui avait jamais fait le coup, alors il sait pas quoi dire, il s’agite encore plus sur sa petite chaise (je lui avais filer mon petit tabouret de cuisine, pour pas qui se sente supérieur au début). Donc là il réfléchit, je vois qu’il se creuse les méninges, c’est tout nouveau pour lui, il veut pas se planter. Et voilà pas ce qu’on s’est dit :
- J’aimerais juste connaître votre position sur notre Sauveur tout puissant, monsieur.
- Ma position ? Vous pensez que je me tripote en me visualisant à quat’ pates devant votre paysan avec sa petite serviette descendu sur les chevilles ? Mais c’est que vous me prenez pour un pervers qui traîne devant les écoles pour petits garçons. Vous êtes de la police ou c’est vous le dégueulasse avec des idées pas claires comme ça ? Va falloir me donner un justificatif avec des propos pareils. Je peux pas laisser cracher des saloperies aussi malsaines dans mon salon. Il va y avoir des représailles que je vous en dit que vous allez plus les reposer vos questions de malpropre. Alors ? Qu’est-ce z’avez à dire ? On se remue sinon c’est taloche qui tombe direct sur le coin de votre joue de souillon. Non de Dieu, tu causes ou je te vais te faire causer avec une belle voix de fillette.
- Non, monsieur, je vous en supplie, monsieur. Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Je m’excuse si je me suis si mal exprimé. Je ne suis qu’un pauvre représentant de vente en bibles catholiques. Je gagne mal ma vie, je ne suis pas très bon dans le métier, c’est pour ça que vous avez mal compris ma question. Je suis désolé. Je m’en vais. Je m’en vais.
- Ben ! Faut pas vous mettre dans des états pareils, mon brave. Faut pas avoir peur de s’exprimer non plus. Vous m’auriez dit de suite que vous aviez un bouquin à me vendre je vous aurais dit de suite que moi je lis que Science & Vie et Détective Mag. Depuis trente ans bientôt. Et que jamais je pourrais lire un autre truc parce que j’aurais moins de concentration à donner à mes deux livres. Du coup vous avez bousillé une heure de votre temps de travail et vous avez pas gagné un copeck. Mais vous inquiétez pas mon bonhomme. Vous aurez pas complètement perdu votre temps. On va se faire un petit apéro, parce qu’avec toute cette discussion, on a pas vu le temps passé et il est déjà 16h. Et ça donne soif la discute, alors on va boire un petit coup et on va voir si on peut pas vous arranger un peu votre système de vente. Le petit jaune il va nous éclairer les idées, que quand vous sortirez de chez moi vous serez plus le même homme et la fortune va vous tendre les bras. Aller !
Voilà, le gars il est resté jusqu’après soupé. J’avais des cacahuètes et une boîte de harengs, on s’est bien fendu la gueule. Pierrot qui s’appelle. Et c’est un bon gars, pas con du tout, avec plein de trucs différents dans la tête, ce qui fait qui s’est pas où aller. Il voit trop de routes devant lui alors il sait pas laquelle prendre. Mais t’inquiète, je lui ai dit qu’on se retrouvait souvent au Bar Icare et il m’a dit qui passerait nous voir. Tu vas voir on va bien se marrer. »

24/03/10