vendredi 19 mars 2010

Saute Bout de Pont

Tout a commencé par une belle soirée de printemps, je ne sais plus il y a combien de temps, sans doute hier, sans doute le siècle dernier, alors que je trainais depuis trop longtemps déjà malgré ma jeunesse arrogante, une tristesse lourde de non-sens. La seule raison à cette tristesse était l’incapacité à trouvé un sens ou une raison à tout ce magnifique cinéma. Au début, je me disais que c’était les hormones, en explosion dans ce corps pustuleux, et puis au fur et à mesure que les retombées émotives s’effaçaient, la tristesse, elle, restait bien présente, plus étouffante et pitoyable. Je suis alors mis à l’aimer cette tristesse, à la chercher lorsque parfois se dessinait un sourire sur mon visage livide, lorsque les belles journées ensoleillées ravivait mon cœur, je ne pouvais m’empêcher de craindre de la perdre. J’avais fini par m’habituer à elle, ma fidèle compagne, sans attente, sans désir, simplement à mes côtés dans le calme du néant. Si bien que j’aurais voulu qu’elle soit avec moi dans les moments de joie pour pouvoir partager, offrir en retour. Mais elle n’était jamais là, dans ces moments. Jamais je ne pourrais la récompenser pour toute la patiente qu’elle donnait. Si seulement elle avait été un être humain, je l’aurais volontiers épousé pour que nous puissions vivre en peine jusque dans l’éternité.
Je marchais donc sans but, sous le vide étoilé, le long de la côte, seul, avec ma chère tristesse et décidais de m’arrêter un instant sur un petit pont de pierre à l’allure vieille et blasée, en parfait accord avec ma mélodie mentale. Le bruit des vagues clapotant sur les rochers me comblait l’esprit entièrement, empêchant mes pensées salasses de se répandre. Pas de voiture, pas de mouette, pas de gens, la perfection du silence méditerranéen qui ne dure jamais longtemps fût soudain rompue par un couple d’amoureux béat bercé par l’illusion heureuse de la non-solitude. Leurs paroles, bien que déposées à voix basse, ne cessaient de percuter mon fondement rationnel. Des mots d’amour, des mots idiots, des promesses qui ne pourront jamais se réaliser, des projets qui seront brisés dans la douleur, des concepts illogiques, et toutes autres sortes d’horreurs formées par la simple alliance de mots incompatibles. La mer cessa de remplir mon esprit, l’obscur reprit le dessus et mes pensées recommencèrent à dégouliner dans ma tête comme un jet de vomis sur la porte de chiottes atteinte trop tardivement.
Je n’aurai eu qu’à m’éloigner, poursuivre mon chemin, et ma vie misérable aurait pu continuer sa route boueuse sans interruption de joie. Mais non, je restais là, pétrifié. Avalant chaque mot avec un écœurement désirable. Me mêlant de ces vies si différentes et insouciantes. Je suis resté ainsi à écouter contre ma volonté cet égarement si prononcé. Puis, le silence est revenu, alors j’ai tourné la tête et assisté au déploiement d’émotions physiques. Caresses et tendres baisers. Ignorance et immonde passion. Ma jambe droite s’est déplacée vers l’avant. Regards perdus l’un dans l’autre. Ma jambe gauche, jalouse, devança son image. Pelotage de fesses et couinements niais. De nouveau, ma jambe droite avança. Je me rapprochais dangereusement du couple, impossible d’arrêter ce mouvement vers l’avant. Une main invisible me trainait vers ce bonheur partagé. Je ne comprenais pas pourquoi et la laissait alors me tirer sans résistance. Mon corps avait trouvé une raison de se mouvoir indépendante de mon esprit. J’arrivais au niveau des heureux qui cessèrent leur déballement de cochonnerie et me regardèrent plein d’interrogation et de paix. Cette fois-ci se sont mes bras qui agirent d’eux-mêmes, se levèrent à l’horizontale, les poignets se courbèrent, les mains se redressèrent fièrement, telles des gardes royales, et ensuite le mécanisme interne de mon anatomie déclencha un dernier geste de mon bassin vers l’avant. Toujours vers l’avant. J’irais toujours vers l’avant, dorénavant.
Le deux tourtereaux gardèrent leur regard interrogateur tout le long de leur chute et ne disparurent que lorsque ces corps unis se tordirent sur les rochers salés. Une vague les emporta dans son landau pour les bercer jusqu’au petit matin. Après quoi les badauds s’amassèrent, suivit de gendarmes, puis d’infirmiers, avant de retrouver le calme de la veille.
Depuis ce jour, ma tristesse s’est transformée en quelque chose que je ne comprends pas, ou que je n’ai pas envie de comprendre, par flegme ou par peur. Et cette nouvelle chose qui m’accompagne poursuit de temps à autres l’œuvre de ce soir amoureux. J’ai depuis longtemps oublié tous ces corps élégants qui se déforment une dernière fois en atteignant le sol, mais pas les premiers. Ces deux là restent dans ma tête, avec la chose, et semblent attendre que je réponde à leur regard. Mais je n’ai aucune réponse et je n’en ai jamais eu. Alors ils resteront avec moi, observant leurs semblables subir le même sort, et cherchant une réponse. Chaque nouvelle mort n’est qu’une répétition pour tenter de d’obtenir un indice du pourquoi. Si bien que tôt ou tard, ce pourquoi sera un parce que et alors mes compagnes quitteront cette tête sombre pour aller danser parmi les sages.
Si tu ne peux trouver de réponses à tes questions. Fais que tes questions en deviennent les réponses.

18/03/10