Rêves ? Oh, l'eussions
C’était la révolution.
Après tant d’années à voir la société descendre toujours plus bas, elle était enfin arrivée. Je me souviens de ce jour bien mieux que tous les autres. Pas uniquement car il fut le premier jour qui marquait le changement, mais également car il fut le jour le plus rempli d’espoir depuis que j’avais mis les pieds dans cette poubelle. Et il l’est malheureusement resté depuis.
Je me souviens l’avoir appris après tout le monde car mon eye-T était défectueux à ce moment-là. Pour ceux qui n’ont jamais connu cette époque, il faut savoir que la technologie évoluait de plus en plus vite et qu’entre mes premiers pas et le jour des mes quarante ans j’avais eu le temps de voir la naissance du numérique et sa transformation en intelligence. Autant dire que j’avais découvert le feu à dix ans, la bombe atomique à vingt, le mondialisme à trente et comment s’en servir à quarante. Il ne fallait pas que le cerveau se repose un instant sinon il risquait de subir un traumatisme temporel. L’impression de se réveiller dans le futur chaque matin. Lorsque le Cer-V est né, les Hommes ont continué sur le même chemin égoïste et financier qu’ils connaissaient depuis longtemps déjà. Les pauvres ont continué d’être plus pauvre et vice-versa. Durant la moitié de ma vie j’entendais le mot révolution. Tout allait changer. Ça ne pouvait pas durer éternellement ainsi. Mais nous attendions. Et plus nous attendions, moins nous arrivions à imaginer la façon dont cette révolution se produirait. Alors chacun souffrait en silence. Chacun mourait dans l’anonymat des grands rouages d’un système mathématiquement stable malgré les pertes humaines énormes.
Et puis c’est arrivé. Grâce à un pirate, comme on disait. Ce n’était pas tellement éloigné des romans d’ailleurs. Une bande de voyous, hors la loi, naviguant sur des océans ou des toiles, cherchant à voler de quoi vivre selon leur plaisir matérialiste ou virtuel. La différence ici est l’impact qu’à eu l’attaque de X. Son plaisir personnel étant basé sur la liberté de mouvement sur toute la planète, il n’y avait qu’un moyen d’atteindre cet idéal, et c’était bien entendu de couper la queue du Cer-V. Cette excroissance de bêtise humaine qui contenait toute notre vie, la réglementait et l’emprisonnait, n’avait jamais été nécessaire et pouvait disparaître dans le passé chaotique de l’humanité.
En une minuscule seconde le système planétaire s’est transformé. Les barrières sont tombées, le choix nous a été remis. Cette liberté si simple, si pratique, si partagée était tout ce que l’on aurait jamais osé imaginer. Et nous avons pu l’embrasser immédiatement pour enfin commencer à vivre.
Mais je n’ai jamais vécu, hormis ce jour là. Au début bien sur, je croyais découvrir la vie. Ne pas travailler, avoir tout ce temps libre sans contrainte, rien ne pouvait être mieux, et rien ne le serait. Ce morceau de cervelle virtuel a parfaitement compris les règles qui régissent notre univers, et principalement notre planète. De quelle façon chaque espèce est liée à l’autre. L’équilibre naturel présent depuis toujours et uniquement troublé quelques instants par une humanité débordante. Pas de souci, il a bien tout compris. A présent l’Homme ne trouble plus aucun ordre. Il s’est rangé et marche au rythme de sa planète. Nous pourrons sans doute voler dans un million d’années. Nous téléporter dans deux. Et devenir des Dieux dans trois. Alors nous serons véritablement heureux. Nous pourrons contempler la vie suivre son cours. Nous serons des clients malades abrutis par l’observation de l’aquarium de la salle d’attente. Et resterons ainsi dans le temps figé.
Ce que je regrette le plus depuis cette révolution, c’est de ne plus avoir rien à regretter. Nos plaintes n’ont aucune valeur. Nos désirs sont tous futiles. L’espoir est mort dans le bonheur.
Aujourd’hui, j’écris ces premières lignes en signe de protestation. Lorsque j'étais jeune, j'étais Français. Et un Français n'est jamais satisfait. Alors cessons de dormir. Réveillons nous. C’est bientôt l’heure de la révolution…