Le peu t’y pince
Toute émoustillée, la jouvencelle accourut vers son merveilleux prince. Le grandiose n’avait clairement pas souffert de la faim dans son incroyable bataille. Un an à peine s’était écoulé depuis son départ pour les champs de guerre sanglants et il avait tout de même réussi à doubler puis tripler de volume. Son visage ressemblait à une grosse tomate prête à exploser sous la pression de la chair gonflante. Son cou avait totalement disparu, remplacer par un prolongement gras de son menton proéminent. Ses pectoraux autrefois si joliment dessinés et moulés par son haut de corps de tissu fin avaient laissé place à d’énormes mamelles dignes d’une chanteuse d’opéra compressée par son décolleté trop avantageux. La ceinture abdominale avait céder sous un amas de graisse qui parvenait jusqu’à dissimuler son appareil reproducteur si glorieusement sculpté par Dieu en personne et ne laissait entrevoir qu’un fessier rappelant la beauté imposante d’un éléphant. Et pour ce qui était de ses jambes, à l’allure et la grâce de troncs d’arbres millénaires caressant le ciel de leurs branches musculeuses, elles s’étaient transformées en dégoutant sacs de patates noués en leur milieu pour symboliser la présence de genoux tremblant pour maintenir cette masse montagneuse debout.
Lorsqu’il fit un premier pas vers sa donzelle amoureuse, cette dernière s’arrêta tout net, presque apeurée par la vision de ce phoque tentant désespérément de rejoindre la mer pour être soulagé de ce poids devenu impossible à supporter. Si les yeux de l’aventureux avaient encore possédé leur éclat et leur forme d’amende parfaite au lieu de n’être que deux petits points brillants au fond de cet abîme de viande dégoulinante, la belle pucelle aurait remarqué que son attitude blessait son ex-charmant plus douloureusement que tous les coups de gourdins, de massues et d’épées qu’il avait subi durant cette longue année de combat désespéré pour le salut de son étendard. Mais l’émotion de revoir son promis et le choc de constater ce qu’une guerre pouvait faire d’un grand homme, l’estomac féminin ne put le tolérer durant un instant de plus et tenta de s’extraire de ce corps sensuel afin d’éviter d’assister à ce spectacle écœurant. Le déjeuner complet de la déçue se retrouva sur le sol caillouteux prenant la forme d’un aigle resplendissant en plein envol du sommet d’une montagne enneigée et boueuse.
Le cerveau de l’obèse paraissant lui aussi asphyxié par la graisse, il ne parvint pas à concevoir que l’image dégagée par ce corps infâme puisse être vomissible pour la plupart des mortels. Au lieu de cela il en déduit que sa jolie devait être atteinte d’une maladie bien grave. Le répugnant s’empressa donc jusqu’aux côtés de la superbe et des sons profonds et mâchouillés sortirent par son appareil buccal : « Oh ma douche, vous chêtes mal ? Me revoilà à peine et vous mourez déjà… »
Cette fois-ci s’en fut trop, après s’être vidé entièrement, l’estomac de la sensible n’eut d’autre choix que de se jeter lui-même dans l’intrépide escalade de la gorge. Lorsqu’il parvint aux lèvres, il senti la fraicheur de l’air pur et trouva la force nécessaire pour s’extraire définitivement de ce corps bientôt froid. L’œsophage et l’intestin tentèrent inutilement de rapatrier leur maître à l’intérieur de sa prison mais il était trop tard. Le cœur cessa de battre, les pupilles se dissolvaient pour échapper enfin à cette vision d’apocalypse démoniaque et l’âme de la glacée s’éteint lentement dans le pire tourment jamais connu jusque là.
Le gros prince en fut tout aussi troublé et assista, impuissant, bedonnant, à la mort de sa conquise. Voilà donc le sort cruel que le destin avait décidé de lui offrir après tous ces efforts pour la gloire et l’honneur. Un immense désespoir s’abattit sur les épaules du conquérant, la faim lui serra le ventre, la salive déborda de sa bouche. Il fallait qu’il mange, il fallait qu’il oublie. Alors il prit le petit estomac entre ses mains tremblantes et le dirigea jusqu’à sa bouche. Il ne serait plus jamais seul. Il serait deux. Il serait heureux.