L’amer et les palmes, Yeah !
Voilà un an, aujourd’hui, qu’il est parti. Mon si grand ami, je n’aurais jamais cru qu’il puisse me manquer à ce point. Evidemment, les premiers jours, je pouvais enfin respirer. Le monde m’appartenait, je me suis senti libre. Bêtement libre. Je me vois encore courir éperdument en hurlant à plein poumons. Je défiais cet univers qui n’appartenait plus qu’à moi seul. Oui, les premiers jours, j’ai réellement cru que j’étais devenu un roi. Et puis, les choses ont changé. J’ai lentement réalisé tous ces moments où il m’aidait, participait à ma vie et lui donnait une consistance solide, presque un sens. Et puis doucement, j’ai compris que sans lui mon existence même n’avait plus la valeur qu’elle eut lorsqu’il était encore là. Ce compagnon n’était donc pas qu’une présence supplémentaire à mes côtés, mais il était la clé de mon être. Il était ce spectateur patient qui regarde la télé. Le film qui passe n’existe que parce quelqu’un le regarde. Si le spectateur s’en va alors il ne reste plus qu’une boîte vide et inutile. Personne ne vous entend dans le vide. Je ne sais plus ce que je suis aujourd’hui. A priori je ne dois être qu’une carcasse de chair animée par le déplacement et l’activité de milliards de cellules. Un mouvement inutile, qui ne modifie rien à son entourage, qui ne restera ancré nulle part. Et pourtant il y a cette voix dans ma tête. Peut-être même ces voix. Qui émettent des avis, des émotions, des sensations, et qui semblent vouloir combler ce vide pour se donner une consistance. Mais elles ne servent à rien. Je ne suis un arbre rongé par le vide qui s’effondre dans une forêt vierge.
Je ne sais pas pour qui j’écris ces lignes d’ailleurs, peut-être pour toi mon ami que j’ai abandonné. Peut-être ai-je encore l’espoir que tu sois toujours vivant, à ma recherche. Tes derniers mots résonnent encore dans ma mémoire : « je reviendrais avec de l’aide, tiens bon mon ami, je reviendrais avec de l’aide ». Tu semblais tellement y croire. Je t’ai suivi longtemps du regard t’éloigner sur notre pauvre embarcation faite des misérables branches et de tout notre cœur.
Je comprends pourquoi tu voulais tant que je t’accompagne. Je comprends à peine maintenant pourquoi tu as insisté pendant des jours pour que je parte avec toi. Tu savais qu’il n’y avait aucun chance que tu parviennes à rejoindre un quelconque rivage, et que je serais donc condamné à finir le reste de ma vie sur ce pitoyable rocher à manger de la coco et des racines dans la solitude la plus totale. Nous étions devenus la raison de vivre de l’autre. Seul, je ne suis plus rien. Le Dieu qu’un monde désertique invisible aux yeux de l’univers.
Voilà un an, aujourd’hui, qu’il est parti. A présent, c’est l’espoir qui s’en va. Mais si ces mots sont parvenus jusqu’à un œil étranger, alors je continue à vivre avec mon ami et tous ceux qui les liront. Aller, être humain si curieux, aventure-toi dans cet océan immense pour découvrir l’inconnu. Je suis là, je t’attends. Je t’attendrais aussi longtemps que cette feuille survivra dans cette dernière bouteille. Alors viens, prends ton temps si tu en as besoin, mais viens.
A bientôt.
Antony Deroc, rescapé du Delamore.