jeudi 11 mars 2010

Iraktionnel

C’est le besoin d’argent qui m’avait mené jusqu’ici. Plutôt que de mourir de faim et de froid dans une rue de la grande nation, j’en étais étrangement arrivé à la conclusion qu’il valait alors mieux mourir dans une petite nation, le ventre plein. Ce jour-là ce raisonnement ne me paraissait plus aussi clair et encore moins logique. Après trois semaines à être surpris par le son sourd des détonations, suivi par l’animation des foules et le tintamarre des sirènes désaccordées, je ne voyais vraiment pas ce qui avait pu me pousser à débarquer dans pareil endroit. Mon rythme cardiaque semblait s’être calé sur le rythme de la mort environnante. Boom au loin, boom dans ma poitrine. Silence dehors, silence dedans. J’en venais même à me demander si j’étais toujours vivant dans les longs moments de calme absolu. Et soudain, la pétarade d’une arme automatique me rappelait que oui, du moins à cet instant.
Notre très cher capitaine entra sans se faire annoncer dans le baraquement sablonneux et métallique qui servait d’antre paisible à nos carcasses rouillées par l’excès de consommation de flotte. Il se mit rapidement à brailler toutes sortes de consignes, d’insultes, de banalités et autres dégradations mentales avant de repartir sur le même pas décidé. Mes compagnons dans le néant se remuèrent en chœur. Je fis comme eux, mais mes jambes ne pouvaient se déplacer avec leur rigueur habituelle. Sans doute une sensation connue par les plongeurs en scaphandre. Sauf que je n’allais pas voir de poissons, mais uniquement des épaves, de véhicules et d’humains. Je parvins finalement à jeter mon sac sur mon dos courbé et sortis du calme loin derrière mes acolytes qui attendaient déjà dans leur blindé respectif.
D’ordinaire la route me reposait. Ces immenses étendues désertiques ne montraient aucune trace du chaos qui régnait sur ses bordures. Et pourtant, cette fois-ci, la mer de soleil qui nous entourait ne faisait que me perturber un peu plus à chaque regard. Nous allions vers la mort, à toute allure. Bientôt nous serions comme cette poussière que laissent nos engins sur cette route sèche. Je souhaitais crever le ventre plein, ce serait fait, sans faute, aujourd’hui. C’était bien dommage car l’hiver n’était pas encore arrivé où j’habitais avant de signer pour la vente de mon corps. Ainsi j’aurais encore pu profiter d’un automne qu’on disait magnifique en cette année clémente. Mais j’avais baissé les bras trop vite, et lorsque l’on accepte la défaite, il n’y a pas de retour possible. Le game over n’allait pas tarder, je le sentais, et pourtant je ne parvenais pas à l’accepter comme je pensais m’y être résigné depuis longtemps. Le moment arrivait et voilà que les doutes m’envahissaient cette tête qui m’avait nuit toute ma vie et à présent également ma mort.

Les boîtes en taule s’arrêtèrent en plein milieu de mes pensées torturées et les aplatirent par la même occasion. Je pris mon fusil, sortis, me mis en position selon les signes du chef et le silence revint. Le vent aussi semblait attendre. La planète s’était mise en pause le temps que chacun prenne sa place finale. Nous n’étions plus dans le désert mais sur un îlot montagneux. Le sable restait timide et caressait tout juste cette roche oppressante qui se dressait devant nous. Personne ne bougeait. Les âmes attendaient le prochain départ pour l’au-delà.
Un sifflement sur ma droite donna le go. Les fusils hurlèrent de toutes parts. Je ne voyais rien. Sur quoi devais-je tirer ? C’était mon devoir et je ne savais comment l’accomplir. Je tournai la tête vers le Spagueto, comme on le surnommait, pour découvrir son corps allongé à mon côté, la moitié de la cervelle étalée sur plusieurs mètres derrière. Pris d’une nausée incontrôlable, je me retournais promptement pour apercevoir des cadavres naissants et mes comparses crevants. Je vomis, et vomis encore, et alors je me dis que finalement je crèverais le ventre vide… mais bien au chaud…

10/03/10