A : Vœu, B : Tisane
Deux de mes amis ont besoin d’une canne blanche pour marcher depuis peu. S’ils n’avaient perdu que la vue, j’aurais conservé le respect et l’affection que j’avais pour eux. Malheureusement, ils semblent avoir également égaré leur jugement, leur logique, leur humour, leur haine, leur âme. Et ça, je ne peux le pardonner si facilement. Ils n’ont pas été contraints de céder ces éléments de leur personnalité. Personne ne les a menacés. Personne ne les trompés contre leur volonté. Non, ils n’ont aucune excuse, aucun regret, aucun remord, ils n’ont qu’un cœur.
Voilà ce qu’il reste de mes amis. Un vulgaire organe palpiteur qui m’écœure les papilles. Un morceau de chair sans complexité. Un univers vide, rose et bleu, où la niaiserie pousse comme de la mauvaise herbe dans un champ de romance. Ils ont tué le jardinier de leurs pensées. A présent il n’y a que des friches aux couleurs vomitives qui s’autoalimentent sur la gangrène de leur intelligence. Le néant n’est pas loin. Ils s’apprêtent à y entrer, avec ce sourire idiot qui ne quitte plus leur face rougeotte, accompagnés de leur poignard respectif. Cette arme blanche qu’ils se sont plantés au sommet du crâne resplendit avec eux dans ce lieu austère. Ils les appellent ma douce, ma belle, mon chou, mon amour, mon sucre et tous les autres qualificatifs inimaginable et sans le moindre rapport avec la réalité nuisible que représente ces créatures objets.
Mes amis aussi ne seront bientôt qu’objet. Troncs calcinés par la foudre dans un désert apocalyptique. Chaises sans pied dans une brocante abandonnée. Carcasse rouillée trainant au fond du vieux port. Rien de bon, le rond du bien s’est brisé comme il l’eut été tant de fois déjà. Il faut que tous y passent. L’espace des fous est vaste et va à la chasse au génie. Un par un, ils tombent sous les coups du destin. On ne sort pas du mauvais sort. Jusqu’à la fin il vous essore. Et oui, la vie est un sport. Dès que tu arrêtes la drogue, la réalité défaitiste te rattrape et la victoire passe à la trappe.
Et c’est là qu’est tout le problème. Le terrain est bien trop grand, les joueurs ne savent pas dans quelle équipe ils sont, personne ne connaît les règles, personne ne voit les arbitres, personne ne sait quel est le bon ballon, balle ou ligne d’arrivée. On ne voit que le point de départ, de là où on part vers nulle part. Et du coup les amis s’égarent, pendant un temps on en voit trouver le coéquipier de l’éternité, mais rapidement le désordre général et illogique environnant fini par détruire toutes les fondations en construction. Les duos s’écartent et se rapprochent d’autres, électrons libres attirés par le chaos.
Très bien, mes amis sont aveugles aujourd’hui, seront chatoyants demain, et brisés après-demain. Et alors nous reprendrons les mêmes discussions sur l’élévation en tirant les mêmes leçons immuables de ces constructions de paille vouées à volées au vent. Puis un autre verra de la lumière au loin et oubliera tout en se dirigeant vers elle comme un futur moustique mort. Seuls ces cycles liés aux battements bleus sont imprégnés de logique et laissent à penser que le système possède des bases solides parfaitement réglementées qui nous échappent. Donc en attendant il ne reste qu’à le subir en gardant le sourire, car quoi qu’il arrive le désespoir reste constamment disponible, patientant sagement devant la porte.
« Mes amis ! Quelqu’un a sonné, ne voudriez-vous pas aller voir ? »
Et c’est ainsi que l’un déjà retrouva la vue derrière ses larmes.