Pacte avec l’Espace Temps
Son esprit trop rationnel lui permettait d’observer la vie avec un recul enviable par tous ceux qui sont prisonniers, dos au mûr, pris au dépourvu par les événements quotidiens. Chaque fait nouveau pouvait ainsi être analysé, comparé et répertorié dans une nouvelle rubrique, ou comme souvent dans une case déjà existante. La vie lui semblait simple et d’une étrange manière, excitante. Il prenait plaisir à la cataloguer car chacune de ces petites boîtes, correctement triées dans son esprit, possédait une ramification de réactions envisageables ou recommandées. C'est-à-dire que chaque situation qui s’apparentait à une autre déjà vécue était immédiatement traitée, sans doute, sans hésitation et avec la joie saine de l’homme qui ne connaît la crainte. Il se considérait donc comme libre et cherchait à combler les cases vides de cerveau binaire en produisant des actions préalablement définies pour obtenir le résultat escompté. Si tout se déroulait selon ses calculs, il devrait être capable de pouvoir gérer ou créer n’importe quel contexte d’ici l’âge de 58 ans, à plus ou moins un an près. Il serait un dominant, non pas part le fait de gouverner autrui, mais plutôt par cette capacité à ne jamais plus subir sans rétorque possible.
Puis, par un merveilleux matin d’hiver ensoleillé, sa logique implacable se retrouva anéantie. Il ne comprenait pas, il ne comprenait plus. Que lui arrivait-il ? A quoi cela était dû, et pourquoi ?
Son moral intouchable, protégé par la certitude, avait fuit durant la nuit. Le laissant en pâtures au doute, à l’hésitation et finalement à la peur. Sa poitrine refusait de se gonfler fièrement comme écrasé par un étau. Ses épaules semblaient lourdes et impossibles à porter. Ses yeux se troublaient par l’accumulation excessive de liquide salé. Il se sentait seul, dans un univers inconnu et incompréhensible. Ses neurones s’étaient effondrés tel un château de carte trop ambitieux. Sous ses pas résonnait le craquement des planches de l’illogisme. Devant lui tout était sombre, obscurité palpable et épaisse, une muraille de néant faite de la consistance du vide.
Ce jour là il devait rencontrer une amie, nouvellement entrée sur les pages de son histoire, simplement pour boire un café et échanger quelques pensées sans prétention sur des sujets diverses et variés. Cet acte en lui-même était d’une banalité affligeante et pourtant l’indécision la plus complète l’entourait de ses bras décharnés. Fallait-il repousser la rencontre pour ne pas risquer de s’égarer dans cet espace détestable ou fallait-il au contraire y aller et expliquer le problème ressentit à cet être ? Après tout il se souvenait d’une expression qui disait que les amis étaient faits pour ça. Il se rappelait pas exactement de ce qu’était le « ça » mais il présentait que sa position actuelle entrait dans ce groupement. Il partit donc, d’une démarche bancale, jusqu’au petit café à quelques rues de là.
A partir de ce moment un brouillard opaque a rempli son esprit, ses souvenirs et ses désirs. Il ne reste rien. A-t-il seulement existé ? Si c’est le cas, existe-t-il encore ou est-il devenu une ombre flou collée à l’instable ? D’ailleurs, est-ce réellement important ? Est-ce simplement réel ? Ou est-ce bêtement simple et inutile à comprendre. Seule l’obscurité a une valeur à présent. Ce qui fût est futile, et plus rien ne sera. Voilà la liberté. Enfin. Il n’y a rien. Et même ces mots sont de trop. L’unique description valable comportera tout de même la blancheur en trop. La voici…