L'Ane, essence dingue, hennit
Hugues Saupatre avait toujours rêvé d’être peintre. Aussi loin que sa mémoire remonte, c’est-à-dire jusqu’à sa naissance, il a le souvenir de ce désir intense de peindre. En maternelle, il excellait déjà dans l’union subtile des couleurs, dans l’harmonie des nuances dégradées et savait éviter les mélanges nuisibles à l’œil. En primaire, il montra des faiblesses dans la plupart des matières. Il parvint cependant à se débrouiller en mathématiques grâce à des analogies liées à la peinture. Un coup de pinceau, deux coups de pinceau, trois coups de pinceau… et ainsi les chiffres prenaient forme dans sa tête. Au collège, il reproduisit le même schéma et seules les multiplications permettant le calcul de surfaces semblaient capables de franchir les barrières opaques de son esprit fermé aux idées étrangères à son rêve. Ainsi il dut s’orienter vers une branche professionnelle. Les choix n’étaient pas très inspirants. De petit chimiste à mécano minable, en passant par la maçonnerie, la plomberie, la tuyauterie en tout genre, la poissonnerie, la boucherie, la boulangerie et beaucoup d’autres domaines en rie où l’on ne rit pas beaucoup.
Durant deux longues années sans joie, il coupa des planches métalliques, souda d’autres planches métalliques, la vie se montrait désespérée et statique. Puis, un beau jour de printemps, un gros homme dans un joli costume gris interrompit un de ses travaux similaires et récurrents pour annoncer qu’aujourd’hui il n’y aurait pas cours, en revanche, ils assisteraient à des présentations de publicitaires scolaires venant leurs vanter les avantages de leur école et de l’avenir prometteur qui la suivait. Hugues se sentait joyeux, pour la première fois depuis cet enfer, simplement par le fait d’avoir droit à un instant de répit imprévu. Il n’attendait rien des publicitaires, il ne pensait plus à l’avenir depuis toujours, son rêve n’était qu’un rêve qui rendait le reste du monde amer. A quoi bon changer de travail ? Couper des planches, couper du pain, couper du poisson, ça reste goûter du poison. Il en était là de sa méditation lorsqu’une petite femme portant un jean noir délavé, des chaussures blanches et une chemise verte entra dans la pièce d’un pas rapide mais souple. Voici en gros ce qu’elle leur raconta : « Mesdemoiselles, messieurs, je vous salue. Je tiens tout d’abord à vous signaler que cet entretien sera de courte durée car j’ai de nombreuses autres personnes avec des grands potentiels à visiter afin de les faire profiter, eux aussi, de l’immense opportunité que l’école Saint Peint Alain offre aux personnes de qualité. Et comme je sais que parmi vous certains ont ces qualités, laissez-moi vous présenter la vie professionnelle idéale qu’il vous est possible d’atteindre grâce à vous, et grâce à nous.
Saint Peint Alain, comme son titre l’indique, était un saint. Il a certes moins fait crier son nom sur les toits, comme Pierre et les autres, mais son œuvre a pourtant laissé une trace encore plus importante que celle de Jésus. Son œuvre est partout, et le monde serait bien triste s’il n’avait apporté sur Terre ce concept sublime qu’est la peinture murale. Regardez tout autour de vous. Que voyez-vous ? Ces mûrs bleus clairs qui vous offrent le ciel à longueur de journée peuvent ils avoir été créés par un simple être humain sans l’assistance d’un Saint ? Inutile de répondre mes très chers, vous connaissez tous la vérité qui se cache profondément dans votre cœur.
Et bien sachez que vous aussi pouvez devenir le bras droit de Saint Peint Alain. Vous aussi avez la possibilité de répandre le bonheur, de chasser l’amertume de la vie, d’offrir le ciel à votre prochain. Cet homme presque ordinaire a tout sacrifié pour propager son message d’amour. Lorsqu’il s’est présenté devant Jules Caesar, Saint Peint Alain était sans chemise et pourtant il se mit à danser. Il colora l’atmosphère de sa grâce et ramena les âmes égarées sur le chemin de la lumière. Il fut torturé dans un cachot humide et sombre pendant de longues semaines avant de trépasser sous la douleur. Mais son message avait été transmis, le monde ne serait plus jamais le même, le monde serait dorénavant un monde meilleur.
Mesdemoiselles, messieurs, voilà ce que j’ai à vous offrir, si vous vous en montrer dignes. Vous pouvez continuer à rester anonymes et misérables, ou bien vous pouvez tout changer dès à présent et rejoindre ce groupe de femmes et d’hommes qui chaque jour déposent une marque de joie, d’amour ou de paix dans la vie de vos semblables. Voulez vous passer le reste de votre existence à regarder ces mûrs bleus, ou bien souhaiteriez vous devenir l’égal d’un dieu et posséder le don créer le ciel partout sur cette planète encore trop grise à nos yeux ?
Je regrette de ne pouvoir prolonger cet entretien mais mon temps est aussi précieux que celui d’un prophète. Ainsi je vous laisse avec les clés de votre destin entre les mains. A vous de décider de quel côté de la porte vous souhaitez vivre. Les formulaires d’inscription sont disponibles au secrétariat.
Sur ce, au revoir et j’espère à bientôt, pour votre propre bien. »
Hugues Saupatre jouissait intérieurement. Les mots de la petite femme résonnaient dans sa tête étourdie. Il ne voyait plus ces camarades, ces mûrs crasseux, ou ces tôles métalliques. Il était seul, et ses yeux ne parvenaient plus à quitter les lèvres de sa destinée. Chaque mot lui était destiné. Elle n’avait parlé que pour lui seul. Ce monologue représentait ce qu’il avait toujours voulu entendre et accomplir. A présent son rêve venait de s’ancrer dans la réalité. Il se leva, sorti de la salle et se dirigea vers le secrétariat. Sa vie allait pouvoir commencer. Il venait enfin de naître.
Et c’est ainsi que se termine le récit de la naissance d’un génie.