dimanche 14 février 2010

Histoire de Famille

La romance a tendance a disparaître de plus en plus vite, le romantisme devient de plus en plus difficile a accomplir, et pourtant il paraît que l’amour existe et existera encore.
Je me souviens de ces histoires anciennes qui me comblaient l’imagination pour mes rêveries quotidiennes lorsque toute la famille se réunissait pour un grand repas festif. Comment tous ces couples s’étaient formés, et comme ils étaient toujours heureux (ou du moins c’est ce qu’ils laissaient transparaître). La plus belle histoire était celle d’un oncle, de l’âge de mon grand-père, qui vivait seul depuis quelques années suite au décès de ma vieille tante.
C’était peu après la guerre (la seconde je pense) mon oncle Sam (il s’appelait Samuel et n’avait aucun rapport avec un quelconque pays indien) rentrait sur Paris après avoir découvert des horreurs incommensurables et probablement inoubliables pour un jeune français, fleur bleue au cœur tendre. La capitale avait changé d’allure, certes, mais c’est surtout l’esprit et la vision de Sam qui avait le plus changé. La ville des lumières paraissait plus sombre. Mais l’espoir était plus fort que jamais et si présent qu’il pouvait presque le toucher et le serrer dans son point usé.
Lorsque ce récit m’a été conté pour la première fois, j’étais bien trop jeune et centré sur mon moi inconscient, pour que tous les faits et conditions me soient racontés ou sinon compris. Aujourd’hui encore, ma génération ne peut parvenir à comprendre l’impact d’une telle guerre sur un être humain. La médiatisation, les films d’actions, l’accès à l’information sur support numérique ont déposé une barrière de réalisme entre notre vie et la mort des autres. Mais qu’importe, voilà la façon dont les choses se sont déroulées de mon point de vue futuriste sans effets spéciaux, ni 3D.
Sam entra dans Paris par le train. Voir le paysage défiler et s’éloigner derrière la vitre sale lui donnait l’impression de quitter pour toujours le passé. La bobine de ce film qui dura des années se retrouvait rangé dans une boîte métallique, isotherme, isolante, isolée, antiradiations, anti rayons X, fermée pour toujours. Lorsqu’il sortit de la gare avec son gros sac militaire, son esprit portait encore les cicatrices de cette expérience impensable qu’il ne parvenait à oublier. C’est alors qu’il vit un homme en guenilles, l’œil égaré, allongé sur sol derrière une cannette de haricots contenant quelques pièces de monnaie prisonnières de toiles d’araignées. Il s’approcha de l’homme et le regarda fixement. Au bout d’une minute sans un souffle, sans un bruit, sans un geste, le clochard demanda : « Z’auriez pas un clou à me dépanner, l’ami ? »
- Non, je n’ai pas un clou. En revanche, j’ai ce sac qui transporte des milliers de poignards. A chaque pas ils tournent et creusent les plaies de mon âme. Peut-être pour vous, ces couteaux ne seront que des ustensiles pour se nourrir. Ainsi, en vous remettant mon fardeau, deux hommes malheureux disparaissent pour laisser entrer deux autres nouveaux nés sans apriori sur la vie.
- C’est qui cause ben le petit gars, répondit l’homme. Alors je veux ben tenter ma chance. Je vous prends votre farda et en échange je vous donne ceci. C’est tout ce que je possède qui a plus de valeur que cette conserve. Sans doute que je l’ai gardé pour un moment comme c’uilà. C’est un coupon pour un bon repas et un bain chaud chez une grande dame qui aide juste par bonté d’âme. Tenez, prenez, prenez !
Le petit personnage crasseux s’animait de seconde en seconde. La vie retrouvait son chemin dans ses veines désespérées. Il tendit un petit morceau de carton à Sam, qui le prit, l’examina, et demanda en remettant son boulet à ce samaritain :
- Pourquoi ne l’avez-vous jamais utilisé ? Vous semblez en avoir plus besoin que moi.
- Je le gardais pour le jour où la mort se serait décidée à me rendre visite. Je n’aurais pas voulu quitter cette illusion dans cet état, vous comprenez ?
- Hum… Oui, je suppose que oui…
Les deux partenaires se serrèrent la main avec une vitalité nouvelle, puis partirent dans des directions opposées sur le nouveau chemin de leur destinée. Sam se sentait libre et ne souhaitait pas retourner au petit appartement de sa mère immédiatement. Il décida donc de partir chez la « grande dame » afin de caler ce creux naissant dans son estomac et reprendre une allure plus fraiche.
La jolie petite demeure se trouvait à seulement deux stations de métro, mais il n’était encore que 16h et il ne voulait pas vraiment savourer son premier repas parisien depuis toujours avant la tombée de la nuit. S’y rendre à pied serait la meilleure à faire. Tout d’abord, car il pourrait ainsi retrouver les mûrs de sa jeunesse, mais également découvrir ce nouveau monde depuis sa libération. Ses pas étaient légers, ses yeux commençaient doucement à s’égayer, il se mit à saluer les gens qui le croisaient en souriant et il se retrouva même à siffloter joyeusement des airs idiots. Lorsqu’il arriva enfin à destination, il tenait une rose à la main, qu’un fleuriste comblé par son sourire lui avait remis. Ce dit sourire ornait toujours son visage et ses yeux devaient resplendir d’une joie intense et libérée.
La porte s’ouvrit, le regard de Sam monta les trois petites marches, s’arrêta devant de jolis pieds blancs reposant dans de confortables sandales de toile noire. Il continua son ascension le long d’un pantalon de tissu, fit une pause brève lorsqu’il atteignit des hanches d’une finesse étourdissante, poursuivit sa découverte d’un gilet de laine fine cachant une poitrine délicate. Un effort d’éblouissement, pour dépasser un coup provocateur de baisers marqueurs, et l’image qui resterait gravée à jamais sur sa rétine se forma lors de l’apparition du visage de l’être qu’il désirerait plus que tout pour toujours. La créature chantonna cette mélodie :
- Bonsoir monsieur, quelle merveilleuse occasion vous amène en ce modeste lieu ?
- Je… Je viens de… Non, c’est que… Sam s’interrompu, releva les yeux, et tendit la rose, en montant doucement les trois marches qui le séparaient de son destin.
- Oh ! Quelle belle rose. Mais, avons-nous eu l’honneur de se croiser par le passé, demanda la demoiselle en prenant la fleur rouge ?
- Mademoiselle, sachez que si nos chemins s’étaient rencontrés avant cet instant, je n’aurais pu me séparer de vous. D’ailleurs, dès à présent, je ne peux m’imaginer autre part qu’à vos côtés. Voici d’ailleurs un mot qui semble me permettre de rester avec vous pour un simple repas et peut-être un bain si j’osais me montrer audacieux.
- Monsieur, votre entrée des plus surprenantes et vos paroles attendrissantes vous permettront sans doute un peu d’audace. Soyez le bienvenu chez Dame Mathilde, propriétaire de cette demeure et bienfaitrice de ce monde.

Voilà comment commença la vie de mon oncle Sam.

13/02/10