vendredi 22 janvier 2010

Et Pis hier T’emballe

Holala ! Comme c’est beau !
La propagation de la lumière réfléchie par cette boule de petits carreaux de verre rouges verts brillants à l’intérieur de cette pièce. Mon salon. C’est bien chez moi. Je reconnais ces bibliothèques dégarnies montant la garde autour de la cheminée comme deux soldats devant le Buckingham Palace mais sans ce côté humoristique impassible. Je reconnais aussi le miroir posé dédaigneusement sur la cheminée pour refléter mon âme en proie aux flammes. Et la cheminée plus vieille que n’importe quel être vivant qui me fait face et m’interroge. Quelles sont les conséquences de mes actes non accomplis ?

Les jolis points lumineux de la boule à facettes se déplacent si lentement qu’il faut les observer avec une attention intense sans jamais cligner un œil. Ce calme infini et pourtant en activité se heurte à l’énergie surdéveloppée qui à chaque instant provoque une explosion à l’intérieur de mon corps malsain. Les idées se pressent dans ma tête. Jus d’orange mentale fait maison. C’est bien mon salon. Suis-je vautré dans le long canapé ou debout au milieu de la pièce à me ronger les dents ? En tout cas je suis seul. Voilà qui devrait m’apaiser ou du moins ne pas me stresser pour un potentiel débordement comportemental. Je n’ai rien à craindre. La voix de James Brown remplie l’atmosphère. Il n’y a qu’elle. Et cette sonnerie de porte que j’ai été ouvrir dans l’avenir. Une sonnerie de porte. Un doigt qui s’écrase sur le petit bouton brillant comme un phare dans la rue déserte. L’infime courant électrique né il y a peu à quelques milliers de kilomètres d’ici lorsqu’un atome s’est brisé comme mon cœur. L’énergie produite est immense. La douleur n’a pas de fin. Le courant remonte à toute allure les étages obscurs. Il arrive devant ma porte. Monte encore un peu jusqu’à la cloche métallique. Le petit bras d’acier se réveille brusquement et tape de toutes ses forces contre la demi-sphère. Un son strident en émane. Il court sur les molécules d’oxygène dans toutes les directions. Les cils de mes tympans se mettent à frémir. L’information se transforme d’un moyen de locomotion à l’autre. De nouveau l’électricité se répand dans une minuscule partie de mon cerveau. Les connexions neuronales se tissent de toute part. Une toile d’araignée machiavélique se forme à mon insu. Mes jambes entrent en mouvement puis s’arrêtent devant la porte. Ma main plane jusqu’à l’interrupteur et le caresse longuement. Elle ne le quitte que pour se rendre jusqu’à la poignée. Etreinte et rotation du poignet. Le monde s’ouvre et déborde sur ma vie. Suis-je assis dans le gros fauteuil de cuir froid ? Je danse. Je suis seul et serein. Les petits pois de lumière serpentent lentement sur les mûrs. Ils survolent mes vêtements gris et leurs rendent vie. Je danse…

Sa langue délicate et douce dessine le temps dans ma bouche. Sa taille fine serrée entre mes mains se gonfle et se dégonfle imperceptiblement. Ses seins fermes repoussent mon buste sans y parvenir. Tel un aveugle, mes mains me peignent la beauté qui m’enlace. Je la vois apparaître sous mes paupières closes. Ses jambes infinies qui supportent des fesses à la rondeur parfaite. Cette cambrure prononcée où mes doigts peuvent se jeter comme un skieur alpin en pleine accélération avant le grand saut. Ses épaules vives, racines des plus belles plantes que la planète aie portée, terminées par ces longs pétales filaires aux phalanges soyeuses. Et pour couronner cette créature ensorcelante, un visage de déesse slave aux pommettes hautes, au nez aiguisé, aux oreilles elfiques et à la bouche si grande et pulpeuse que je pourrais m’y perdre à jamais comme dans un paradis de nuages cotonneux. A présent je le vois, le paradis existe car seul un dieu cruel aurait pu créer une telle incarnation de la perfection. Mes mains ne suffisent plus. Il me faut découvrir cet être de mes propres yeux. L’ancrer dans la réalité. L’encrer sur les pages de mes souvenirs. Alors mes paupières se soulèvent lentement. Tout d’abord je crois être en train de regarder le soleil sans protection, puis doucement mes yeux commencent à s’habituer à sa surréalité. Sa peau blanche comme du marbre la rend encore plus précieuse. Et ses yeux. Pourquoi ai-je voulu la voir ? Pourquoi ai-je ouvert la porte de la douleur ? Pourquoi ne suis-je pas seul dans mon salon ? Mais bon sang pourquoi l’ai-je regardé ? A présent je sais que je vais perdre la vue. Son image se grave sur mes rétines, un tatouage brûlant qui obstrue ma vision du reste du monde. A présent tout devient gris, sombre, triste, vide, inexistant, inutile, invisible, pareil, désertique, mort, sans vie, sans histoire, sans futur, noir, sec, absent, inodore, impalpable, nulle part et partout.

Où suis-je ? Dans ma chambre il me semble. La mâchoire me fait mal, le cœur me fait mal, mon âme a mal. Mes souvenirs sont flous. Mes souvenirs sont fous. Quel jour sommes-nous ? Quelle année sommes-nous ? J’ai mal. J’ai mal depuis longtemps il me semble. Ma main cherche désespérément une présence allongée à mes côtés. Mais il n'y a qu’un drap et un oreiller froid. Je suis seul. Depuis quand suis-je si seul ? J’étais avec toi il y a seulement quelques instants. Je suis sûr sur tu étais là. Te caches-tu ? Je murmure ton nom. Pas de réponse. Picotement dans la poitrine. Je t’appelle un peu plus fort. Même chose. Alors j’hurle ton nom et les larmes se mettent à déborder sur mes joues. Je sens le parcours de cette eau salée et chargée de sens. Une goutte s’accroche à mon menton. Elle se tient de toutes ses forces mais elle devient de plus en plus lourde et fini par lâcher prise. Elle s’étire dans sa chute. Stalactite de douleur qui pourfend l’air oppressant pour venir s’écraser sur le verre d’un cadre photo. Ma vision déchire ton image pour réussir à discerner les deux personnages souriant amoureusement l’un à l’autre sur un décor de plage paradisiaque abandonnée. Je te reconnais. Tu es la même que cette marque sur ma cornée. Je me reconnais avec toi. Ce sourire que je n’arrive plus à retrouver dans les muscles ramollis de mes zygomatiques. C’est bien moi qui te regarde sur cette photo. J’ai l’impression que c’était hier. Ou peut-être plus. Où es-tu ? Pourquoi ne réponds tu pas mes appels ? Pourquoi prononcer ton nom m’arrache le cœur avec tant de violence ? Il faut que je sache. Cette ignorance devient intolérable. Je veux savoir où tu es. Je cherche mon téléphone. Lui aussi veut t’imiter et se cache ? Qu’importe, il y a toujours le fixe solidement attaché par son fil comme un bagnard. Lui n’aura pu s’enfuir et je m’en vais de ce pas décidé chercher la réponse à mes questions.

Je m’empare du combiné. Compose lentement ton numéro. Picotements dans la poitrine.
Plus qu’1 chiffre.
Le 9.
9.
Il me suffit d’une dernière pression.
1 pression sur le 9. Le 9. Juste le 9.

Mon sang paraît s’être soudainement arrêté au milieu des veines. Mon cœur s’est aussi figé. Plus de battement. Picotements. 1999. Les larmes se pressent pour sortir mais un barrage mental leurs bloquent la voie.
1999…
1979 – 1999…
Tu resteras à jamais gravé sur mes rétines…
A jamais… ton nom…
Gravé…

Sur cette pierre blanche comme ta peau…

Le barrage céda et je voulu pouvoir me noyer dans ce torrent de chagrin.

21/01/10