mercredi 22 août 2007

Nu comme un ver

Un beau matin, alors que je parcourais les vertes montagnes autrichiennes dans un vieux van Volkswagen, le soleil qui jusqu'alors avait été des plus timides pour un mois d'août se décida enfin à enflammer l'atmosphère. Il n'était pas encore 11 H lorsque les températures commencèrent à dépasser les 30 °C et aucun nuage ne semblait vouloir contrecarrer les plans de notre astre solaire en route pour une course à la grillade terrestre. Tel un marathonien qui souhaite ménager ses forces, cet été 2007 ne semblait pas décidé à prendre son envol. L'Angleterre souffrait d'innombrables inondations, tandis que l'Europe de l'Ouest vacillait entre pluies et maigres éclaircies, enviant le Sud atteint d'une canicule aigüe, lui-même espérant quelques gouttes du ciel désertiquement bleu afin de mettre fin à ces feux de forêts de plus en plus agressifs au sein de la belle garrigue. Trop froid par-ci et trop chaud par-là, voilà l'humeur qui régnait dans nos joyeuses contrées capitalisées. Personne ne semblait satisfait, les syndicats français commençaient même à se demander s'il serait possible de se mettre en grève contre ce temps pourri.
Mais qu'importe, revenons-en à ma propre personne, touriste inarrêtable en quête de culture occidentale et de paysages sauvages. Mon fier destrier chevauchait donc ces montagnes de toute beauté, verdure éclatante et petits chalets isolés se passaient le relai sous un soleil en marche pour la victoire, décidé à satisfaire les esprits humides ; père Noël estival dont la hotte est pleine de rayons de chaleur et de sourires. Cependant, tels les vieux mourants déshydratés dans la solitude de leur appartement parisien, agrippés à cette petite bombe aérosol généreusement offerte par un gouvernement passant ses vacances sous les tropiques, mon vieux van à la Scoubidou venait de consumer le dernier litre d'huile dont je l'avais arrosé quelques jours plus tôt. La petite lumière rouge se mit à clignoter sur le tableau de bord, dernier appel au secours avant l'arrêt cardiaque. La panique s'empara de mon corps transpirant, un désespoir crasseux fit le tour de mes méninges au ralenti, perdu au milieu de la campagne autrichienne, mon avenir touristique semblait fort compromis.
C'est alors qu'apparut ce panneau sauveur, oasis au milieu du Sahara, un camping à moins de 3km ! La joie décapita d'un coup net et sans bavure la détresse qui tentait de s'aborder mon moral. J'étais sauvé, mon van aussi, bientôt nous pourrions nous reposer à l'ombre des micocouliers ou de quelconques autres arbres plus régionaux. Je pourrais me rafraîchir sous une bonne douche froide, ou peut-être même une piscine. Qui sait quelle surprise se présenterait à moi dans ce camping sauveteur de ma barque prise dans la tempête ? J'irais ensuite acheter un bon gros bidon d'huile 15W40 pour rassasier mon embarcation branlante. Tout s'était planifié en quelques secondes dans ma tête bouillonnante et mon salut approchait à grandes enjambées chevaleresques. Encore un panneau signalant de tourner à gauche : camping à 700m. Je pouvais déjà le voir à l'horizon, dans un immense espace vert rempli d'arbres régulièrement espacés promettant un confort ombragé des plus mérités. Voilà, j'y étais, encore quelques mètres, à présent je pouvais lire les lettres géantes au sommet du bâtiment se présentant à l'entrée du site.

On a coutume de dire que le destin est farceur. Bien que ne croyant guère au destin, je dois avouer que tout au long de ma vie ce dernier est toujours parvenu à me surprendre lorsque je m'y attendais le moins. Si je devais gagner au loto, je me ferais sans doute renverser par une voiture en allant chercher mes gains. Certains appellent ça le karma, d'autres la punition d'un dieu dictatorial, ou d'autres encore, le hasard, tout simplement. Faisant plutôt parti de la dernière catégorie je n'irais tout de même pas jusqu'à dire que le hasard fait bien les choses, car on voit bien trop d'inégalités sur notre petite planète pour pouvoir penser que le hasard joue en faveur des plus malheureux. Quant aux plus riches, ils s'arrangent toujours pour que ce fameux hasard soit le moins hasardeux possible et les aide à s'enrichir encore plus. Mais ceci est une autre histoire puisque dans mon cas, je n'étais ni trop pauvre, ni trop riche, ni trop gentil, ni trop méchant, mais simplement un voyageur surpris par la tempête et cherchant refuge pour la nuit. En principe, c'est le genre de conditions qui vous amène dans une auberge cannibale où les patrons se nourrissant de leurs clients, comme de si nombreux livres ou films l'ont déjà raconté. Et c'est sans doute cela qui m'a fait apprécier ma « chance », lorsque j'ai pu lire le nom de mon camping sauveur : « Naturist Lido ».
Ce nom a le mérite d'être clair, précis et sans ambiguïté. Cependant, au cas où mon cerveau pudique serait parvenu à trouver une explication autre au genre de camping dont il s'agissait, dès mon entrée à la réception, un homme de la quarantaine au ventre prohibitif consultait les cartes postales sur le comptoir, avec les couilles à l'air. Il n'était pas totalement nu, puisque, faisant parti de ces hommes s'intéressant à la mode ou autre stylisme vestimentaire, ce dernier avait jeté avec classe une petite serviette blanche en éponge sur son épaule droite afin de faire ressortir avec génie ses formes avantageuses ainsi que son bronzage impeccable et parfaitement uniforme de la plante du pied jusqu'à la racine des cheveux. Voilà mon gars, tu y es, ton premier camping naturiste forcé, prend ton courage à deux mains, retire lui ses vêtements et dis-toi qu'au moins ce ne sont pas des cannibales !
Première déception, la réceptionniste se révéla être fort charmante, pleine de jeunesse et de sourire, de jolis seins pouvant aisément remplir une paume de mains, de longues jambes fines surmontées par un fessier à rendre jaloux une Africaine, cependant cette belle combinaison de formes féminines était recouverte de tissu... un pantalon long et un chemisier attaché jusqu'à la gorge recouvrant lui-même un soutien-gorge ne laissant aucune place à l'effervescence d'un téton tendu. Non, rien, pas la moindre partie intime dévoilée, rien que le sérieux de la société moderne bien loin de la nature. Je commençais déjà à imaginer les raisons de cette dissimulation et des sueurs froides glissèrent le long de ma colonne vertébrale. Il y a probablement trop de vieux pervers nus comme des vers avec une serviette sur l'épaule ne demandant qu'à voir une jeune réceptionniste dans le même accoutrement qu'eux. Ma première idée positive du naturisme s'enfonçait déjà dans les limbes, j'en étais sûr, il n'y aurait pas de top models se baladant en tenue d'Eve.
Ce fut rapidement confirmé, après avoir rempli diverse paperasse, je parti installer mon van dans un coin ombragé et découvris une quantité des plus surprenantes de couples plus ou moins âgés se divertissant à toutes sortes d'activités dans leur tenu de nouveau né. La plupart possédant le ventre d'une femme enceinte qui aurait dû accoucher un mois auparavant. Certains hommes ont cet appendice si développé qu'il parvient presque à cacher leur petit sexe totalement rasé.
Ainsi me voilà installé et dans l'obligation de retirer à mon tour ses si précieux vêtements, protecteurs de mon intimité. Je m'y applique avec la tension d'un nouveau prisonnier disant adieu à ses habits sociaux pour revêtir cet uniforme qui l'accompagnera pour le reste de son séjour. Me voilà donc nu, une serviette autour du cou, comme cela semble être la mode ici, ne portant que la blancheur de mon caleçon à cet endroit qui n'avait jamais vu le soleil, telle la marque que laisse un bibelot que l'on retire d'un meuble poussiéreux. Cette blancheur me rendait honteux de ma différence, preuve de ma pudeur, preuve de mon éloignement de la nature depuis ma naissance. Je craignais également de prendre un mauvais coup de soleil sur le gland, ce qui serait sans aucun doute des plus douloureux, telle une castration sans anesthésie. Mais qu'importe, prenons ça comme un jeu, gardons le sourire, et profitons de cette nouvelle expérience pour enrichir un peu mon savoir. Le camping est particulièrement moderne, avec restaurant et bar, petit supermarché, cinq piscines dont une en intérieur avec sauna, deux terrains de volley-ball, quatre tables de ping-pong et un étang pour faire du bateau pneumatique. De quoi passer des vacances merveilleuses, en toute nudité, entouré par de belles montagnes à la verdure éclatante.
Je décidai donc de prendre une douche bien méritée après les différentes frayeurs de la matinée. Nouvelle surprise, sans vraiment en être une si l'on fait preuve d'un peu de logique, les douches sont mixtes ! Lorsque j'y entrai, une jeune femme mature ayant bien dépassé la trentaine se malaxait les seins dans une débauche de mousse et me salua en souriant. Je m'empressai immédiatement de faire jaillir de l'eau glacée sur mon corps en début d'érection. La tension baissa, et je parvins à me laver tranquillement en pensant à la pêche à la truite au pôle Nord.
Une fois ceci terminé, les effets de ma douche revitalisante et les 36 °C à l'ombre des arbres commencèrent à dissiper mes rêves d'Esquimaux. Le contact de mes couilles se balançant d'une cuisse à l'autre lors de chacun de mes pas et tous ces corps revêtus d'une couche de chair flasque et brune, luisante sous le soleil écrasant ne pouvait m'empêcher d'avoir des envies d'orgies bestiales. Je me rapprochais sans doute du naturel si ce n'est du naturisme. Je me dirigeai donc vers la plus spacieuse des piscines, car mon esprit troublé m'avait convaincu qu'il serait plus difficile de remarquer mon excitation à travers les remous de l'eau et je pourrais également étudié l'attitude de ces êtres si peu naturels finalement, qui parviennent à rester zen au sein de toute cette nudité. J'entrai donc rapidement dans l'eau agréablement fraîche de la piscine et commençai mon étude des comportements en milieu peu hostile.
Tout d'abord, il faut savoir que le nudiste n'est pas un être qui souhaite simplement apprécier le contact des rayons du soleil et le souffle du vent sur la totalité de son corps pour une meilleure délectation de ces sensations offertes par la nature. Non, il n'en est rien, le nudiste aime observer des corps dans tous les détails sans camouflage vestimentaire. Chacun s'observe de haut en bas, compare mentalement la taille des ventres, des fesses, des jambes, des muscles, des seins et des pénis, qui tous, sans exception, sont totalement rasés. Pas un poil de couilles n'est laissé libre de grandir et de dissimuler son anatomie. Il faut montrer ses parties intimes dans leur intégralité afin que l'autre puisse apprécier l'outil à sa juste valeur. Les femmes sont également complètement rasées afin d'établir une sorte d'égalité des sexes. Ainsi, chacun s'observe, il y a plus de monde autour de la piscine et à la terrasse du bar que dans la piscine. On se baigne uniquement pour se rafraîchir en quelques minutes et on retourne rapidement s'étaler les jambes écartées sur sa serviette blanche. Il n'y a pas de femmes ou d'hommes seuls, uniquement des couples de tout âge, mais principalement vieux avec des enfants. Beaucoup d'enfants. De 5 à 16 ans, ce sont les seuls qui semblent réellement naturels. Ils s'amusent, cours de partout, profitent de toutes les activités qui leurs sont offertes sans jamais vraiment s'observer les parties intimes. Ce qui rend la chose d'autant plus étrange, puisque tous ces couples passent leur temps à juger les physiques dans des buts qui sans doute ont quelque chose de sexuel, bien que personne ne se ballade en érection, entourés de gamins à mille lieues d'imaginer ce qui se trame dans leur dos innocent. Les plus vieux « enfants » n'ont pas plus de 16 ans, comme si après cet âge fatidique ils avaient la révélation de ce qui se passe vraiment et répugne à y revenir avant d'avoir la peau fripée, un ventre ballonnesque, la ménopause et une perte d'excitation sexuelle. Voilà ce qui ressort le plus de cette atmosphère étrange de corps nudifiés. Les couples les plus jeunes, encore en possession de leurs moyens jouissifs, dégagent une impression de star de porno attendant un clin d'oeil ou un battement de couilles pour se laisser aller à un échangisme cordial. Les couples ayant passé cet âge s'aiment à contempler ce temps révolu qu'ils regrettent tristement. Leur unique chance de voir la beauté, parfois douteuse, de ces corps plus jeunes pleins de promesses sexuelles. Ils montrent leur chair flétrie, des seins tombants sur leurs genoux et des couilles raclant le sol comme un avertissement sournois à cette jeunesse pleine d'illusions sur les effets du temps. Les adultes opérationnels pensent : « Regardez comme je suis beau, comme je suis belle, comme nous sommes bons » tandis que les vieillards leur répondent : « Vas-y jeune con, bande pendant qu'il est encore temps ! Vas-y jeune conne mouille avant la sécheresse ! », entourés d'enfants innocents qui commencent à tomber amoureux de leur père ou de leur mère, bientôt victimes de ce que la nature réserve à tous : le sexe. Car bien que les corps soient nus, les esprits restent habillés. Les mots déguisent les pensées pour les rendre plus belles, plus attirantes, plus désirables. Le plus bel atout de la nudité est le vêtement finalement. Cachez-moi ce sexe joliment rasé, décorez-le d'un simple tissu afin qu'il devienne désirable. Laissez-moi m'imaginer ce qu'il cache, jouons le jeu de l'esprit, le jeu du désir, le jeu de l'homme et non pas de l'animal.
Lorsque j'ai vu tous ces corps nus, mes pensées allaient vers la réceptionniste, je nous imaginai discuter, parler culture pour lui dire que je la désirai nu. Mais pas nu au milieu de cette foule. Doucement mise à nu dans l'intimité. Après un long jeu de cache-cache avec nos désirs. Lentement, je pourrais caresser son corps avant de le découvrir complètement. Lentement, je pourrais la déshabiller afin d'apprécier chaque nouvelle partie de peau pâle dévoilée. Puis, lentement, nous découvririons nos corps pour devenir moins lents, plus désirés, plus désirables, plus excités. Pour finir dans un va-et-vient rapide jusqu'à l'explosion des sens. Alors, nous resterions enlacés pendant quelques instants, puis elle se lèverait, et remettrait un à un ses vêtements, relançant mon imagination, relançant mon désir de ce corps plus parfait qu'il n'est vraiment.
Le naturisme tue l'imagination, il ne montre que la laideur de la chair solitaire. Il n'y a plus de poésie dans la nudité, la piscine s'est vidée et je suis rentré me rhabiller.

Le lendemain matin, je suis parti à pied jusqu'à une station essence afin d'acheter l'huile tant appréciée par mon vieux comparse des routes. La caissière, un peu rondelette, portait une blouse de mécano bleue dont la fermeture éclair était ouverte jusqu'à la moitié de sa poitrine, laissant apercevoir un espace luisant de transpiration entre ses seins. J'ai alors remercié la civilisation pour avoir inventé le vêtement et rendre désirable ce qui ne l'est pas tant que ça. Je fis un dernier petit tour par la réception après avoir épanché la soif polluante de mon van et reparti sur le bitume en attendant la prochaine touche d'humour du hasard.


FIN