Enfin !
Enfin ! Le doux son du clocher a repris son chant envoûtant et calme, symbole du temps qui s'écoule, presque au ralenti.
DOM... un premier appel atteignant le fin fond de mes rêves, les accompagnant avec tendresse, rien ne presse. Je continue de flotter, reste dans cette réalité qui est mienne, unique, loin de tout.
DOM... telle une méditation bouddhiste, à présent mes illusions s'ancrent dans ma mémoire, lentement elles y écrivent ce qui se passe en moi sans que j'en sois conscient, réunion chaotique d'une journée, d'une semaine, d'une vie écoulée. Sur le dos d'un oiseau gigantesque, mi-aigle, mi-canard, aux plumes de mille et une couleurs, portant un masque me ressemblant étrangement, nous survolons une cité éclairée par des lumières étranges ; lampadaires vivants dansant sur un rythme flamenco.
DOM... c'est le son du vent qui m'emporte plus loin, vers cette montagne que j'aperçois à l'horizon. Son pied est recouvert de nuages, si bien que son sommet semble détaché de la terre, indépendant de ce qui l'entoure, Olympe de cet univers étrange.
DOM... je me rapproche un peu plus, m'élève un peu plus haut sur ma monture silencieuse, migration matinale, la belle cité s'évapore dans mon dos ne laissant que cette montagne flottante subsister et s'agrandir.
DOM... encore plus proche et pourtant toujours si loin, les proportions troublent ma vision et mon jugement. Le bleu du ciel disparaît, englouti par une couverture nuageuse qui s'étale à l'infini.
DOM... il n'y a plus rien si ce n'est ce blanc cotonneux qui nous entoure de toute part. Une odeur sucrée, caramélisée sature mes sens, je ferme les yeux pour la laisser m'envoûter. Essayer de me rappeler cette odeur si familière et pourtant que je ne parviens pas à reconnaître.
DOM... le nuage est devenu crème anglaise, elle remplit ma bouche et mes poumons, m'empêchant de trouver l'oxygène qui en ce lieu paraît inutile, je n'ai pas peur, je me régale de cette substance nourricière, j'aimerais rester ainsi à jamais, savourant cette saveur, cette texture, ce plaisir presque malsain.
DOM... soudain, nous émergeons à la surface pour y découvrir une île flottante qui s'étend à perte de vue, du caramel éternel orne son sommet reflétant les rayons du soleil parfumé à la cannelle. Je quitte ma monture et pose les pieds sur ce sol moelleux, prêt à explorer mon île déserte, mon dessert idyllique, Robinson Crusoé découvrant un nouveau chez soi, mon paradis privé.
DOM... je commence à avancer à pas délicats par petits sauts légers comme si la pesanteur était celle de la lune. Je rebondis ainsi en direction du sommet où une étoile semble avoir élu domicile. Mes yeux souffrent de la regarder, mais je ne peux les en détacher et me dois de continuer ; je dois voir ce qu'est cette lumière. j'avance, les paupières serrées, mes jambes deviennent plus lourdes, je peine à garder l'équilibre, désorienté par cette lumière brûlante qui fini par me renverser sur ce lit de coton.
DOM... je reconnais ce son, je reconnais le nuage tendre sur lequel je suis allongé, les rayons du soleil traversant le fin espace laissé libre entre les rideaux de ma chambre. Le clocher vient de finir sa chanson pour l'heure à venir. L'odeur de crème est présente, mais semble vouloir fuir cette réalité matinale. Alors je me tourne, l'emprisonne sous mon oreiller et retourne doucement sur mon île paradisiaque.
Enfin ! Voilà la première chose qui m'a frappée, ce matin, alors que tout semblait si semblable à ces multitudes d'autres matins, telles des raillons de supermarché, sans surprise, ordonnés, aux couleurs écoeurantes tentants de satisfaire sans surprendre, sans prendre le moindre risque, destinés à la masse, destinés à des millions, regroupés pour ne former qu'un. Un et un seul, toujours le même ; ce Matin que j'avais tant vécu, pour ne finalement plus lui porter aucune attention, aucun respect, rien...
Enfin ! Ce Matin venait de tourner les talons, renoncer à sa vie éternelle après s'être présenté chaque jour à la porte de mon sommeil que j'apprécie tant, pour venir le troubler, tentant de lui offrir un rêve meilleur que le nuage de mes songes dans une réalité palpable, lourde et empoisonnante, tel un vendeur de Tupperwares évangéliste venant révolutionner ma vie sur mon pavillon dégueulasse.
Enfin ! Il avait renoncé. Je ne saurais dire pourquoi. Peut-être avait-il eu une révélation le jour précédent ce si beau jour. Peut-être avait-il pris conscience que son être qui semblait immortel, n'était plus ; n'avait plus de raison d'être. Car à force de revenir, chaque jour, inlassablement semblable, défiant le temps tel un chien hurlant à la mort ; le temps l'avait exclu de son chemin et alors il s'était retrouvé seul dans son immortalité. Ce Matin n'était plus que cette fameuse seconde d'un CD raillé qui se répète et se répète sans cesse, voulant presque former une nouvelle mélodie à elle seule, mais sans jamais y parvenir.
Enfin ! Le CD s'était arrêté. Le temps avait repris les rênes de sa locomotive gargantuesque. Fini les caprices, on arrête les conneries, tout le monde remonte dans le train et que le chaos recommence. Car finalement, c'est cela le temps. Malgré sa tête de premier de la classe, malgré sa régularité si parfaite et intransigeante, ces secondes qui se suivent une à une, tels les robots sur le Champ de Mars lors d'un 14 juillet ; malgré tout cela, le voilà jugé coupable ; peut-être pas responsable certes ; de recèle de chaos. Et je l'en remercie, pour chaque occasion qu'il me donne, lorsqu'il jette à nouveau une de ces précieuses secondes à la suite de l'autre, comme on jetterait un agneau bien gras au milieu d'une fosse remplie de lions. Et malgré tout mon respect pour les agneaux, je me considère comme étant un de ces lions ; et pour continuer dans le métaphorique euphorique ; je ne suis pas encore prêt à devenir végétarien.
Voilà ce que ce Matin m'avait pris ; sans honte, voir même fier de lui ; ma liberté au chaos. Ma liberté de choisir ce que je ferais de la prochaine seconde, et de la suivante également. Ce Matin s'était approprié mon agneau. Chaque jour je me voyais privé de festin, mis de force à la diète. Mes dents restaient creuses, ma montre figée sur 7H ; l'heure à laquelle il était arrivé, ce Matin, il y a bien longtemps, trop longtemps, si longtemps que les autres matins me paraissaient être des illusions, des jeux de mon esprit, inventés pour me torturer ; un rêve cauchemar ou un cauchemar rêve ; qu'importe, car tout cela n'était que sa faute. La faute à ce Matin, ignorant et cupide, maître de mon destin, un destin qui n'existait pas, ou peut-être si, le destin d'un glaçon dans le congélateur. Si tristement cubique et froid, prisonnier à côté de tant de frères jumeaux, hors du temps et dans la pénombre, inconscient et impuissant à cause de ce Matin.
Enfin ! Les aiguilles de ma montre ont repris leur course, maîtresses du chaos elles m'ont sorti du congélo et je suis devenu ruisseau. Un simple filet d'eau pour le moment, je vais au gré du paysage, découvrant la terre, je peux nourrir les plantes ou bien m'envoler grâce au soleil pour n'être qu'un nuage volant au gré du vent puis retombant sur terre je poursuivrais mon chemin joindre d'autres filets d'eau. Ensemble, nous formerons des rivières et peut-être qu'un jour nous serons océan. Mais demain est encore loin car je porte encore les marques que ce Matin laissa en moi. Oui toujours lui, ce Matin reste présent bien qu'il ne soit plus là. Telle l'odeur des madeleines, mais des madeleines moisies offertes par une grand-mère haineuse lors d'un hiver sombre et pluvieux faisant songer à une fin du monde imminente. Alors si jeune, alors si triste, cette odeur est celle de ce Matin. Cette odeur je ne l'oublierais jamais, elle me suivra comme une ombre, s'élargissant ou se cachant au gré du temps, au gré de mes pensées pourtant retrouvées. C'est pour ça que je ne m'en plaindrai pas, car mes pensées recommencent à fonctionner, bonnes ou mauvaises, elles me rendent vivant, elles me rendent humain.
Enfin ! Je suis humain, imprévisible, parfois rieur, parfois risible, je me sens paisible. Mon coeur a repris ses battements, le plus beau rythme de l'univers résonne dans ma poitrine et à moi d'y écrire la mélodie qui va avec. Artiste, compositeur de ma propre musique, je peux me joindre à d'autres pour qu'un jour peut-être, l'orchestre soit complet. Mais rien ne presse, il me reste tant de gammes à apprendre, tant d'enchaînements de notes à découvrir, justes ou fausses, chacune fera partie de mon enseignement afin, je l'espère, de pouvoir écrire cette partition qui dort au fond de moi. Je n'y parviendrai pas seul et cela ne m'effraie pas car le monde se constitue de tant d'artistes, s'entraînant de leur côté, mais aussi de maîtres prêts à partager leur savoir de cette musique que je n'entendais plus, les oreilles bouchées par ce Matin. Je ne suis plus sourd, enfin !
Enfin ! De bon à rien je peux être bon à tout. Je suis sorti du néant pour y découvrir l'infini, avançant sur cette route faite de petits chemins de campagne, de départementales et d'autoroutes, mais d'aucune impasse. On pourrait dire que cette route est comme mon cul, un sens unique qui soulage à chaque avancée. Car on ne peut pas revenir en arrière, mais l'on peut toujours regarder dans le rétroviseur de la mémoire. Même s'il m'arrive de prendre une mauvaise sortie ou bien même une déviation irritante, il n'y a rien à craindre car apparemment tous les chemins mènent à Rome. Et fait plutôt étrange comme tant d'autres dans notre belle langue française, Rome à l'envers ressemble de prêt à « Mort ». On peut également s'y essayer avec une version plus latine du mot qui sera Roma et par conséquent à l'envers on aura « Amor ». Ainsi on obtient une version plus poétiquement romantique, mais un peu niaise qui voudrait nous faire croire que nous arriverons tous à l'Amour, qu'importe la voie que l'on aurait choisie ou simplement empruntée par hasard. Ça n'est pas des plus déplaisants, bien au contraire, mais alors une question m'interpelle : « Et après ça ? ». Car je veux bien arriver jusqu'à cet amour, mais si ensuite il ne reste plus qu'a attendre, je vais tenter de prendre un maximum de détours pour découvrir ce qui se trouve autour !
Mais pour l'instant je n'en suis pas encore là, mon chemin vient tout juste de reprendre, mes jambes sont lourdes et engourdies, les muscles ont besoin de rééducation, comme si ce Matin avait été un coma qui avait trop duré. En fait, c'était un coma, non pas un coma physique où le corps semble sans vie mais l'esprit continue de vagabonder dans un autre monde ; non, mon coma aurait été l'inverse, mon esprit n'était plus qu'un légume mental, un légume sans raison, sans soleil pour le faire mûrir, sans pluie pour le nourrir, sans paysan pour le cultiver. Chacun de ces matins ; ce Matin ; mon cerveau était moins que légume, une racine sèche, desséchée à cause de ce Matin, attendant un jour nouveau pour pouvoir recommencer à pousser tel un cep de vigne abandonné dans un grenier.
Enfin ! Ce matin est un nouveau matin, si différent de ce Matin ; la pluie a repris son cours, je sens le soleil derrière ce gris nuage qui se dissipe déjà, mon cerveau est irrigué, prêt à reprendre sa croissance, grandir, mûrir et être cultivé ; prêt à poursuivre son chemin, un long chemin je l'espère qui me mènera où chacun va, au même rythme, selon sa propre mélodie, seul ou à plusieurs, nous y allons ; et pour cela je me sens brûler de la flamme de l'envie. Et cette flamme je souhaite m'en servir à bon escient, telle la flamme d'un briquet qui allume une cigarette. La flamme de l'envie allumant la cigarette de la vie. Chaque bouffée est un plaisir mais raccourci un peu cette cigarette, alors il faut les apprécier, chacune d'entre elles, les savourer avant d'arriver au filtre. En fait non, pourquoi devrais je filtrer cette fumée si délicieuse ? Pourquoi ne pourrais je pas l'apprécier dans sa totalité ? Vous me direz oui mais fumer tue... Et je vous répondrais que c'est la vie qui tue. Sans elle on ne mourrait pas et est-ce pour autant qu'on l'on souhaite arrêter de vivre ? Ce problème ressemble à celui du chien qui essaye désespérément d'attraper sa queue. Il y a tant de jeux qui nous entourent que ce serait bête de gâcher son temps à attraper un appendice rectal. Profitons bordel ! D'ailleurs en parlant de bordel, je suis sûr que le même bureaucrate catholique pédophile a décidé que fumer et baiser était nuisible à l'Homme. Le plus vieux métier du monde n'est pas le plus vieux pour rien. Alors pourquoi interdire ces maisons respectueuses où certains ; pour des raisons sans doute des plus intéressantes ; tel un dépucelage avec une femme d'expérience et non pas une gamine qui risque de se mettre à chialer et de déverser six litres de sang dans le sac de couchage de ses vacances si prometteuses ; ou bien un mari souhaitant apprécier un corps différent de celui qu'il a tant parcouru et reparcouru depuis les trente dernières années sans pour autant avoir à demander le divorce alors qu'il apprécie toujours autant l'intellect de l'élu de son coeur ; et bien d'autres raisons encore, si innombrables qu'il devrait exister une encyclopédie sur le sujet ; je demande donc pourquoi interdire de telles entreprises permettant d'avoir des contrôles rigoureux, des visites du travail assurant ainsi la bonne santé des employés et par conséquent la satisfaction de clients toujours plus nombreux et par là même empêcher l'explosion du travail au noir dans des conditions déplorables de santé physique et morale, l'importation de force de « main-d'oeuvre » bon marché voir simplement d'esclaves et d'ainsi priver de la liberté de choix.
Tout cela pour en revenir au fait que certains décident pour nous ce qui est supposé être bon ou mauvais pour nous. Certains décident de barrer des chemins pour des raisons de moins en moins raisonnables, si bien qu'un jour nous finirons tous sur la même autoroute polluée, prisonniers de bouchons sans fin, u milieu d'un paysage désertique à regarder, et finalement je me retrouverai avec vous tous, gitans de la vie, paralysé dans ce Matin.
Enfin ! Je le sens, je l'entends, je le vois se jeter sur ces pages blanches, blanches depuis trop longtemps, mon sens critique est de retour, lui aussi engourdi, mais prêt à mordre de ses petites dents pointues de jeune chiot ; lui qui avait baissé sa garde pendant un court instant, laissant la place à ce Matin vicieux qui ne l'avait plus laissé revenir. Je ne lui en veux pas car à cette époque il n'était qu'un petit pet silencieux et sans odeur, mais les temps ont changé et avec toutes les saloperies qu'on nous veut nous faire avaler, je sens déjà mon estomac se gonfler, et si rien ne change dans ce régime, ça risque d'exploser et de laisser des traces indélébiles. Non je t'en veux pas Sens critique, et après tout, le seul à même de te faire une quelconque remarque, c'est bien toi même. Et je le vois dans ton regard, ta fierté a été mise à mal, tu portes encore la marque qu'a laissé ce Matin sur toi ; sur moi. Nous sommes marqués au fer rouge par ce code-barre, numéro parmi tant d'autres, label de mon troupeau, preuve de mon coma, la défaite d'un combat, mais aujourd'hui nous reprenons les armes. C'est une guerre qui sera longue, sans doute pleine de coups bas et de couteaux dans le dos, mais je ne baisserais pas les bras tant que tu seras là. Oh toi, Sens critique, ensemble nous étudierons notre adversaire, chercherons une faille, appellerons des renforts si l'on en trouve, et si vraiment nous ne pouvons le vaincre, alors peut-être passerons-nous entre les mailles de son filet pour nous cacher au fond de l'océan, dans une pénombre paisible où jamais il ne viendra nous chercher.
Enfin ! Mes rêves sont de retour. Mes rêves nocturnes, gardiens de ma santé mentale, protecteurs de ma raison, mais également mes rêves réfléchis, coordinateur de mes idéaux, leitmotive quotidien qui m'aide à choisir mon chemin. Ainsi, je suis cette carte routière de la vie où seules quelques villes sont notées sans aucune ligne pour les lier entre elles. Ces lignes je les trace au fur et à mesure que je parcours le monde. Il n'existe pas de GPS pour cette carte, et c'est sûrement pour le mieux, car la vie deviendrait des plus ennuyeuses et perdrait probablement de son goût. Un repas sans goût n'ouvre pas l'appétit, comme un film dont on connaîtrait déjà chaque image, musique et dialogue perd de son intérêt. Ou simplement savoir que Bruce Willis est un fantôme avant d'avoir vu « le 6em sens ». Certes, nous connaissons déjà tous la fin de notre film, mais il reste tout le scénario et surtout la réalisation à faire. Bien entendu nous avons commencé le tournage avant d'avoir écrit la moindre bribe de scénario, mais c'est là qu'agit la magie de l'improvisation et c'est sans doute ainsi que je voudrais réaliser la majeure partie de mon oeuvre. Un synopsis très simple laisse libre action aux acteurs grâce à un minimum de directives. Malheureusement trop nombreux parmi nous font parti d'un film qui n'est pas le leur. Pendant bien longtemps, à cause de ce Matin je n'étais que le figurant, simple accessoire de décor, une cartouche blanche dans Heat; un grain de sable dans Laurence d'Arabie, un flocon de neige dans L'Empire des Pengouins, une étoile dans Star Wars, ou même une parole dans un Chaplin ou encore la couleur dans Metropolis. Je n'existais plus, mon tournage s'était interrompu, comme un petit film indépendant racheté par la Fox et laissé à croupir au fond d'un placard. Mais aujourd'hui je viens de récupérer mes droits d'auteur, à nouveau maître de ma création. Peut-être encore un petit budget, mais après tout ne sont-ils pas les meilleurs ? C'est par ce chemin que sont passés les plus grands artistes et probablement là qu'ils ont réalisé leur plus grand chef d'oeuvre. 2007, mon odyssée commence.
Enfin ! Le virus de ce Matin a été nettoyé de mon PC. Je peux à nouveau surfer librement sur la toile de la vie, parcourir des sites plus ou moins légaux, contestataires, artistiques ou informatifs. Mon ordinateur fonctionne mieux qu'au premier jour, j'ai accès au monde et le monde peut me contacter. D'une machine à écrire sans papier, je suis devenu la machine la plus complexe au monde, aux possibilités infinies. Quelle puissance, l'intelligence. Ce Matin m'en avait privé. Je pensais pouvoir la mettre à son service, continuer d'emmagasiner des informations, l'utiliser à bon escient, la combler, la ravir, lui offrir ce qui était bon pour elle. Mais tout n'était que promesses. Discours de politicien véreux qui n'a pour seul et unique but que d'acquérir pour son propre bien au détriment de tout le reste. Et oui Intelligence, je t'ai vendu comme un objet banal sur Ebay. Au plus offrant, au plus rapide, à un inconnu quelconque. Comment en étais je arrivé là ? Comment avait-il pu nous séparer, me rendant si seul, incapable même de réaliser que je t'avais perdu. Une prison de matérialisme faite de barreaux d'inconscience. Une belle cage dorée. Sans toi j'étais devenu un simple outil, pièce futile parmi l'innombrable, une simple touche d'un clavier esclave faisant parti d'un réseau immense dont jamais je ne verrais la tour de contrôle. Mais la touche a fini par quitter ce clavier, la prison s'est ouverte, les barreaux sont tombés et je suis à nouveau mon propre instrument. Aujourd'hui je réalise mon erreur, comprends mieux ce virus ignoble et renforce mes anticorps. Il sera plus dur de me contaminer, car à présent je te connais, Matin. Je pourrais venir te côtoyer sans que tu ne m'affectes. Ta force passée est maintenant ta faiblesse. Je suis une pièce rebelle de ton puzzle complet. Un hacker de ton réseau perverti qui vient te prendre un octet de monnaie sur tes gigas de fortune.
Mon intelligence retrouvée, nous partons te faire la guerre, accompagnés du Sens critique et de Rêves, tous immunisés contre la mélodie de ta flûte envoûtante, pour qu'un jour tu te noies dans la rivière de notre rébellion.
Enfin ! J'ai retrouvé ma Morale et cela me remonte le moral. Elle aussi avait été sauvagement attaquée par ce Matin, cette partie de moi s'était vue dissoute telle une aspirine dans un océan. Un peu pétillante au commencement elle n'avait pu résister longuement et avait fini par s'évaporer, me laissant froid et macabre, glaçon parmi les glaçons. Aujourd'hui tu me montres du doigt, me demandes de porter ce sac plein de honte, fardeau d'un temps révolu, jusqu'à ce que chaque cicatrice se soit complètement dissipée. Je suis prêt à payer ce prix, le prix de ma fierté, le prix d'une image nette et saine dans le miroir de mon âme. Pour l'instant cette image est trouble, manque de contraste et de luminosité, manque de relief. Je ressemble à ces photos prises avec les premiers téléphones photographiques. Je manque de pixels. Mais au moins j'ai retrouvé une forme, même basique, j'aime observer cette forme, comme l'on regarde avec une patience amoureuse ces petites graines de blé dans le coton humide, attendant une première pouce, un signe de vie, un signe de croissance. Je suis un sculpteur face à un bloc de granite, l'image de ma future création se forme dans ma tête, je caresse la pierre froide, et m'empare de mon marteau et de mon burin, le coeur battant, les mains se réchauffent, je donne un premier coup et commence mon oeuvre.
Chaque jour je te donnerais un peu plus d'amour, à toi, ma Morale qui a tant souffert. Je te chérirais pour que tu me montres le bon chemin, m'aide à différencier les fines subtilités entre le bien et le mal, ces contrastes dans le gris car il n'existe ni noir, ni blanc. Avec l'aide de la Critique nous pourrons choisir de suivre la Loi ou au contraire de la défier, la confronter à elle-même ou simplement l'esquiver. Car aujourd'hui nous savons que nous ne pouvons pas lui faire confiance aveuglément. Car si cette dernière était juste, aussi juste et égale qu'elle le prétend, comment avait-elle permis ce que ce Matin nous as fait. Chaque jour, emprisonnés par ce Matin, elle nous souriait, nous encourageait à rester congeler. Elle m'avait laissé vendre mon Intelligence, avait acquiescé, salué ce geste si juste pour la communauté. Et lorsque ma Morale se mourait, agonisante dans son cachot, elle avait continué de sourire. Pour cela je resterais à jamais méfiant d'elle, cette vendue, cette putain.
Enfin ! J'ai pu sortir par un trou dans la clôture. Le lapin vient de quitter l'élevage et peut redevenir sauvage. Je vais faire mon propre terrier, quelque chose de simple et rudimentaire. Fini le faux luxe de l'enclos, plus besoin de courir bêtement pendant des heures dans cette roue hypnotique. Fini l'abondance de carottes me rendant feignant et lourd, faisant traîner mon ventre sur le sol, dissipent mes muscles dans la graisse destinée à satisfaire un riche propriétaire. L'horizon s'étend à l'infini et je peux aller où bon me semble. Malheureusement les espaces sauvages se réduisent un peu plus chaque jour, la nourriture se fait rare si bien que je devrais sans doute retourner discrètement dans mon ancienne prison pour dérober de quoi de survivre. Pas plus, un peu de nourriture et beaucoup de liberté, suffisamment pour vivre. Mon passage secret est toujours là et j'espère qu'il le restera aussi longtemps que possible. Peut-être pourrais je ainsi entraîner d'autres lapins sur mon chemin.
Enfin ! Hier soir je me suis rendu face à un des glaçons de ce congélateur géant. Un glaçon plus gros que moi. Un de ceux qui cherchent des sources d'eau chaude pour les refroidir. Celui-là même qui m'avait accueilli, avait acheté mon Intelligence, jeté ma Morale et mon Sens Critique à la porte, fermé la gueule de ma Raison et enfermé mes Rêves dans une boîte fermée à double tour. Ce chef de basse coure, lui aussi esclave d'un fermier sans scrupule, mais qui n'en avait plus conscience et n'en aurait plus jamais. Depuis trop longtemps rongé par ce Matin, il avait oublié. La boîte dans laquelle ses rêves étaient enfermés a été brûlée. Plus jamais il ne pourra l'ouvrir. Tant pis. Moi j'avais encore l'ombre d'une chance et je l'ai saisie. Je lui ai remis cette lettre écrite par cette partie de moi que je pensais avoir perdue. La clef de ma liberté. Voilà ce que je réclamais.
Il m'a alors regardé d'un air abruti, l'incompréhension élargissant ces yeux venimeux. Puis reprenant un peu de sa constance, il m'a demandé d'y réfléchir. Pourquoi voulais-je quitter ce magnifique édifice de la société ? Pourquoi voulais-je à nouveau retourner dans la nature sauvage, là où règnent le chaos et la rêverie ? Peut-être voulais-je y réfléchir un peu plus. Peut-être devrais-je attendre demain Matin. Attendre à nouveau ce Matin.
C'est alors que j'ai souri, comme je n'avais plus souri depuis longtemps. Le coeur léger, le coeur retrouvé, j'ai ri et je suis parti.
Enfin ! Ce matin, lorsque je décide d'ouvrir les yeux pour de bon, après avoir mûrement savouré ces parties de moi retrouvées, le clocher sonne 13 h. La journée appartient à ceux qui se lèvent tôt ; moi, je me coucherais tard...
FIN